Accueil arrow Varia arrow Xu Wei, ou le rêve de la carpe dorée, conte chinois

Tous les articles

Xu Wei, ou le rêve de la carpe dorée, conte chinois Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Index de l'article
Xu Wei, ou le rêve de la carpe dorée, conte chinois
Page 2
Page 3
Page 4
Page 5
Depuis plusieurs jours déjà, l’été, avec ses fortes chaleurs, était revenu. On était déjà fin septembre et pourtant le soleil dardait à nouveau des rayons si brûlants que les bêtes se terraient dans les coins d’ombre et que les hommes, épuisés, sortaient à peine de leurs demeures.
1. La mort de Xu Wei. 
Aujourd’hui Xu Wei se sentait encore bien fatigué. Déjà la veille il n’avait pu se rendre au tribunal où l’appelaient pourtant ses fonctions de secrétaire. Qu'en penseraient ses collègues, et surtout quelles mesures prendrait le juge ? 
À vrai dire – il faut bien le reconnaître – sa fatigue remontait déjà à quelques mois : la préparation de son examen pour tenter de se hisser encore dans la hiérarchie, avec ses longues veilles consacrées à l’apprentissage des textes, des textes et encore des textes, l’avait littéralement laissé sur le flanc. À tel point que maintenant dansaient dans sa pauvre tête, en un tourbillon incessant, des fragments épars des Trois cents poèmes et des Cérémonies, des masses obscures de signes longs et de traits courts, et même des passages entiers des Annales de Lu. 
Le résultat serait affiché là-bas, à la capitale de la Province, mais il fallait encore patienter quelques semaines pour être fixé.
Évidemment, s’il était autorisé à revêtir la tunique blanche du lauréat, ce serait à son tour d’avoir du pouvoir. Désormais, qu’importe l’endroit où il serait nommé, ce serait à lui qu’on ferait des courbettes, ce serait à lui, Grand-Père Xu Wei, qu’on offrirait ligatures de sapèques et rouleaux de soie. Son mérite enfin reconnu, il saurait bien imiter ses aînés, et s’enrichir sans trop attendre. Finalement, la vie, avec ses hauts et ses bas, n’était pas si injuste. 
Mais les candidats des différentes préfectures étaient venus nombreux, trop nombreux. L’humeur de Xu Wei s’assombrit encore.
C’est à ce moment qu’il décida de s’allonger, mais pour quelques instants seulement. Rester immobile pour tenter d’échapper à cette chaleur de plomb qui poissait cheveux et vêtements. Quelques instants seulement, et puis, comme toujours, harassante ou joyeuse, la vie reprendrait son cours.
*
*    *
Lorsque, après sept heures du soir, les femmes de la maison virent que Xu Wei n’était pas redescendu, elles se demandèrent en silence s’il ne fallait pas le réveiller. Elles laissèrent encore passer un couple d’heures. 
À l’heure du chien, alors que la lune venait de se lever, elles décidèrent de se rendre dans sa chambre.
Respectueusement courbées, tendant le cou, elles s’approchèrent de la natte où Xu Wei était étendu. Mais sans doute firent-elles trop de bruit, car il se retourna brusquement. Elles le reconnurent à peine. Ses yeux ouverts, immenses et révulsés, mangeaient sa face écarlate et toute ruisselante de sueur. Sa bouche happait l’air, à droite, à gauche, d’une manière convulsive.
Son corps s’agitait de secousses violentes. Il se tordait brusquement, s’élevant en demi-cercle, tandis que seule la tête et les pieds prenaient appui sur le sol. Tendu à l’extrême, il menaçait de rompre ; puis retombait avec un bruit sourd.
Xu Wei, inconscient, reprenait sans cesse sa danse syncopée, tandis que de sa gorge sortait, pareil à un vomissement, d’incompréhensibles borborygmes.
 
Cette gymnastique infernale dura longtemps. Les femmes avaient beau tenter d’éponger les épaules, la poitrine, le ventre, les bras et les jambes, les vêtements de Xu Wei dégoulinaient sans cesse, comme un tissu qu’on tord au dessus d’une bassine.
 
Vers minuit, Xu Wei eût encore un soubresaut, puis son corps se relâcha d’un coup. Sa tête, jusqu’alors rejetée en arrière, tomba lourdement sur la poitrine. Sans rien dire les femmes comprirent que les âmes de Xu Wei venaient de le quitter. Elles lui fermèrent les yeux puis se mirent à pleurer.
 
Mais le lendemain matin, lorsqu’aux premières heures du jour on vint pour préparer la cérémonie mortuaire, un miroir passé à la hâte sur le visage du mort refléta une infime trace de buée. On crût d’abord à une maladresse. 
Les prêtres taoïstes consultés acceptèrent, contre quelque argent, de brûler du papier d’offrande autant qu’il le fallait. Mais, après avoir jeté les tiges d’aquillée, et égorgé un poulet, sans s’expliquer davantage, ils refusèrent l’enterrement.

Il fallût se résoudre à fermer la pièce où, à même le sol, reposait immobile le corps de Xu Wei, tandis que son âme jalouse vagabondait on ne sait où. Aussi effrayant que cela était, chacun espérait que ce ne serait qu’une question d’heures.
En fait, l’attente se prolongea comme si quelque chose se devait d'advenir. On finit, dans la maison, par prendre l’habitude de cette présence insolite, dissimulée derrière un simple paravent. On se relayait à son chevet, en se contentant de vérifier régulièrement qu’autour du ventre de l’endormi, perlait encore une sorte de chaleur humide.
 
Très vite, jour après jour, la vie s’écoula de nouveau.
Le regain de la canicule n’était plus qu’un mauvais souvenir. Au tribunal, le juge savait bien qu’il ne reverrait plus Xu Wei. Au travail, ses amis qui le regrettaient sincèrement, s’étaient résignés, en maugréant, à se partager sa tache.



 
< Précédent   Suivant >