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Heine, un reportage à l'Académie des Sciences morales et politiques Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Enthousiasmé par la Révolution de Juillet, le poète allemand Henri Heine [1797-1856] s'installe en France fin mai 1831. Il y restera jusqu'à sa mort, en février 1856. Observateur passionné, spirituel et caustique de la société française, il est un temps correspondant de l'Augsbürger Allgemeine Zeitung [Gazette universelle d'Augsbourg].

Entre février 1840 et juillet 1843, il adresse une quarantaine de correspondances. Ces « Lettres sur la vie politique, artistique et sociale de la France » paraissent anonymement. Mais ces rubriques, censure oblige, sont souvent tronquées ou modifiées. Aussi Heine décide-t'il, une dizaine d'années plus tard de les rassembler et de les publier dans leur intégralité. D'abord en allemand, à Hambourg, chez Hoffman et Campe [1854]  sous le titre de Lutezia, puis quelques mois plus tard en français, dans le cadre d'une édition complète de ses œuvres entreprise à Paris, chez Michel Lévy, sous le titre de Lutèce [1855].C'est dans cette édition que l'on trouve ce que l'on pourrait appeler un reportage sur une des séances publiques de l'Académie des Sciences morales et politique, celle du 15 mai 1841, présidée par Victor Cousin, et où l'historien François Mignet, secrétaire perpétuel, lit la notice qu'il a rédigé sur le législateur et homme d'État Merlin de Douai.Sous les dehors charmeurs mais trompeurs de la légèreté, Heine pose la question des acquis de  l'histoire :  les conquêtes de la Révolution française, sont-elles en 1841, oui ou non, acquises une fois pour toutes.

LA SÉANCE DU 15 MAI 1841.

LE TEXTE DE HENRI HEINE.

LA FRAÎCHEUR DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES.

« Samedi dernier [1], la section de l’Institut royal appelée Académie des sciences morales et politiques, a tenu une de ses séances les plus remarquables [2]. Le théâtre était, comme d’ordinaire, cette salle du palais Mazarin qui, par sa coupole élevée, comme par les personnages qui s’y assemblent de temps à autre, rappelle si souvent le dôme du Palais des Invalides. En effet, les autres sections de l’Institut qui tiennent là leur réunions oratoires ne témoignent que d’une impuissance sénile, mais l’Académie des sciences morales et politiques que je viens de nommer, fait une honorable exception et porte un caractère de fraîcheur et de force. Dans cette section règne un esprit élevé, tandis que l’organisation et l’esprit général de l’Institut royal sont très-mesquins. Un homme spirituel fit remarquer avec beaucoup de justesse, que cette fois la partie était plus grande que le tout. Dans l’assemblée de samedi dernier respirait une animation toute juvénile. M. Cousin qui présidait [3], parla avec ce feu courageux qui parfois ne réchauffe pas beaucoup, mais qui brille toujours [4] ;

MIGNET CÉLÈBRE MERLIN DE DOUAI.…

et surtout Mignet [5], qui avait à célébrer la mémoire de feu Merlin de Douai [6], l’illustre jurisconsulte et membre de la Convention [7], prononça un discours aussi beau et fleuri qu’il l’est lui-même. Les dames qui assistent toujours en grand nombre aux séances de la section des sciences morales et politiques, quand le beau secrétaire perpétuel y doit parler [8], viennent peut-être en cet endroit plutôt pour voir que pour entendre ; et comme beaucoup d’entre elles sont fort jolies, leur aspect cause parfois quelque distraction dans l’auditoire. Quant à moi, le sujet du discours de Mignet m’attacha cette fois tout exclusivement, car le célèbre historien de la Révolution parla de nouveau d’un des chefs les plus distingués du grand mouvement qui transforme la vie sociale des Français, et chacune de ses paroles était le résultat de recherches intéressantes.

LA VOIX DE L'HISTORIEN.…
Oui, c’était la voix de l’historien, du véritable conservateur des archives de Clio, et il semblait tenir dans ses mains ces tablettes éternelles, sur lesquelles la sévère déesse a déjà tracé son jugement. Seulement dans le choix des expressions et dans l’intonation adoucissante et mitigeante, se manifestait parfois la tendance louangeuse, qui est le devoir traditionnel de l’académicien. Et puis, Mignet est en même temps homme d'État, et il devait, avec une prudence circonspecte, avoir égard aux affaires du jour, en discutant le temps récemment passé. C’est une tâche scabreuse, de décrire la tempête à peine calmée, pendant que nous ne sommes pas encore arrivés au port.

LE SOURIRE AMBIGU D'ADOLPHE THIERS.
… Le vaisseau d'État français n’est peut-être pas encore aussi solidement amarré et abrité que le bon Mignet se le figure dans la pastorale quiétude de son âme. Non loin de l’orateur, sur un des bancs en face de moi, j’aperçus M. Thiers [9], et son sourire fut pour moi très-significatif aux endroits où Mignet parlait avec une trop grande satisfaction de la consolidation définitive des institutions modernes : c’est ainsi que sourit Éole, quand le beau Daphnis souffle dans son chalumeau paisible au calme rivage de la mer ! ».

Notes

[1]. SAMEDI DERNIER.
Depuis la reconstitution de l'Académie des Sciences morales et politiques, par l'ordonnance royale du 26 octobre 1832, et tout au long du XIX ème siècle, la séance ordinaire de l'Académie des Sciences morales se tient le samedi à midi.
Ce rendez-vous s'harmonise avec celui des autres académies : l'Académie française se réunit le jeudi à 2 heures et demie ; l'Académie des Inscriptions et belles-lettres, le vendredi à 3 heures ; l'Académie des Sciences, le lundi à 3 heures ; l'Académie des Beaux-arts, le samedi à 3 heures. Ce qui autorise chaque personne de n'importe quelle académie de suivre les séances d'une académie dont il n'est pourtant pas membre.

[2]. UNE DES SÉANCES LES PLUS REMARQUABLES.
Il s'agit de la séance publique annuelle de l'Académie des Sciences morales et politiques, fixée au 15 mai 1841.
Ouverte par le discours de Victor Cousin, elle déclare les prix décernés, indique les sujets de prix proposés. Elle est complétée par la lecture de la Notice historique sur la vie et les travaux de M. le comte Merlin par M. Mignet, secrétaire perpétuel.

[3]. M. COUSIN PRÉSIDAIT.
Chaque année, selon l'usage, le vice-président de l'Académie des Sciences morales et politiques qui est élu à la vice-présidence, devient président l'année suivante.
Victor Cousin, ayant été élu vice-président pour l'année 1840, devient automatiquement président en 1841. Il préside chacune des séances de l'Académie, et  prononce à ce titre un certain nombre de discours d'usage, dont celui de la séance publique annuelle.
Pour cette année 1841 évoquée par Henri Heine, il se trouve que V. Cousin est en même temps président de l'Institut. Ceci, en fonction du calendrier qui veut que tous les cinq ans le président d'une Académie soit en même temps le président de la réunion des cinq Académies. Cinq ans auparavant, en 1836,  Bérenger de la Drôme président de l'Académie des Sciences morales, était lui aussi le président de l'Institut ; cinq ans plus tard, en 1846, Charles Dunoyer président de l'Académie des Sciences morales, est également  le président de l'Institut.

Victor Cousin [1792-1867] a été élu à l'Institut, dès son rétablissement, le 27 septembre 1832. Il y a tout de suite joué un rôle important dans la section de Philosophie, où il fait élire peu à peu ses disciples et amis.
En 1840, il a quitté ses fonctions de directeur de l'Ecole normale [septembre 1835-mars 1840], pour devenir pendant quelques mois le ministre de l'Instruction publique, du 1er mars au 29 octobre 1840, dans le second ministère Thiers.

[4]. CE FEU COURAGEUX QUI PARFOIS NE RÉCHAUFFE PAS BEAUCOUP.
Le talent d'orateur de V. Cousin a toujours été signalé. On en a un parfait exemple avec le discours emphatique qu'il prononce au cours de cette séance, et dans lequel il passe en revue les caractéristiques de chacune des cinq sections : Philosophie, Morale, Législation et jurisprudence, Économie politique, Histoire générale et philosophique.
« Les sciences diverses dont la culture est confiée à cette Académie se rapportent toutes à un sujet unique, et ce sujet c'est la nature humaine. La philosophie étudie cette merveilleuse intelligence, qui, de ce point de l'espace et du temps, où elle semble enchaînée, s'élance dans l'infini, embrasse le système du monde et s'élève jusqu'à son auteur. La morale s'applique à reconnaître les différents motifs qui sollicitent notre libre volonté ; ici les passions qui charment ou agitent la vie, là le devoir qui lui donne sa dignité et son prix. La législation et la jurisprudence soumettent à un examen équitable les constitutions civiles et politiques qui jadis demeuraient inaccessibles dans leur majesté mystérieuse […]. L'économie politique recherche quelles sont les véritables sources du bien-être et de la prospérité pour les États et les particuliers. L'histoire enfin, j'entends l'histoire générale et philosophique, appuyée sur les travaux accumulés de l'érudition et de la critique [...] ».

[5]. ET SURTOUT MIGNET.
L'historien François Auguste Marie Mignet [1796-1884], auteur d'une Histoire de la Révolution française de 1789 jusqu'en 1814, est membre titulaire  de l’Académie des Sciences morales et politiques, section d’Histoire générale et philosophique [fauteuil 6], dès 1832, au moment de la reconstitution de l'Académie.
Membre de l'Académie française, en décembre 1836, Mignet est élu le 8 mai 1837 secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences morales et politiques, à la suite du décès du premier secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences morales et politiques, François Charles Louis Comte [1782-1837], survenu le 13 avril 1837. Mignet restera en fonction comme secrétaire perpétuel jusqu'au 28 octobre 1882, date à laquelle, pour des raisons de santé, il se démet de son poste.

Henri Heine est un admirateur de François Mignet. Il a, semble-t'il,lu, dès sa parution en 1824, son Histoire de la révolution française. Il est certain qu'au printemps 1830, retiré à Wandsbeck, près de Hambourg, Heine se livre à l'étude de François Mignet et d'Adolphe Thiers.
Ce sont, à partir de 1831, des rapports amicaux qui vont se créer entre Heine et Mignet. Et lorsque Heine mourra en février 1856, François Mignet assistera à son inhumation au cimetière de Montmartre le 20 février.

[6]. MERLIN DE DOUAI.
Philippe Antoine comte Merlin, dit Merlin de Douai [1754-1838]. L’ordonnance royale du 26 octobre 1832, l'avait nommé à l’Académie des Sciences morales et politiques, dans la section de Législation [fauteuil 2], au moment de son rétablissement.
Il avait été élu, sous le Directoire, le 8 décembre 1795, membre résidant de la deuxième Classe : Sciences morales et politiques, section de Sciences sociales et législation [fauteuil 3].
Au moment de la réorganisation de 1803, alors que la classe des Sciences sociales est supprimée, Philippe Antoine Merlin est nommé par arrêté du 28 janvier 1803, membre de la Classe de la langue et de la littérature française, qui reprendra ultérieurement l'appellation d'Académie française.

[7]. L'EXCLUSION DE MERLIN, ILLUSTRE JURISCONSULTE.
Au moment de la réorganisation de 1816, Philippe Antoine Merlin est exclu de l’Institut, en tant que régicide, par l'ordonnance royale du 21 mars 1816, signée par Louis XVIII et contresignée par Vincent Marie Viénot Vaublanc [1765-1845], ministre de l'Intérieur dans le ministère Richelieu.
Il fait ainsi parti des onze personnalités de cette section qui sont exclues : Antoine Vincent Arnault [1766-1834] ; Hugues Bernard Maret de Bassano [1763-1839] ; Lucien Bonaparte [1775-1840] ; Joseph Garat [1749-1833] ; Jean Jacques Régis Cambacérès [1757-1824] ; Charles Guillaume Étienne [177è-1845] ; le cardinal Jean Sifrein Maury [1746-1817] ; Philippe Antoine Merlin [1754-1838] ; Regnaud de Saint Jean d'Angély [1760-1819] ; Pierre Louis Roederer [1795-1835] ; Emmanuel Joseph Sieyès [1748-1836].
Le texte de la notice de François Mignet signale le bannissement : « Il se réfugia en Belgique. Mais on ne le trouva pas assez éloigné de la France, et un ordre des puissances alliées enjoignit au roi des Pays-Bas de mettre un terme à la dangereuse hospitalité qu'il exerçait envers des vaincus et des vieillards. Ce fut un exil dans l'exil […] ».
La nomination de Merlin de Douai, au moment du rétablissement de l'Académie des Sciences morales et politiques, apparaît comme un effacement des mesures de la Restauration et une réparation.

[8]. LE BEAU SECRÉTAIRE Y DOIT PARLER.
Philippe Antoine Merlin, dit Merlin de Douai pour le distinguer de Merlin de Thionville [1754-1838] est mort le 26 décembre 1838, à Paris, alors qu'il est dans sa quatre-vingt-cinquième année. C'est à la suite de la Révolution de Juillet en 1830 qu'il est autorisé à rentrer en France.
La tradition de l'Académie des Sciences morales ne connaît pas la pratique de l'éloge prononcé par celui qui est élu au fauteuil du défunt. Merlin, après son décès est remplacé par Joseph [Marie] Portalis [1778-1858], premier président de la Cour de cassation, élu le 9 février 1839, et déjà membre libre de l’Académie des Sciences morales et politiques depuis le 18 janvier 1837.
Mais c'est François Mignet, en tant que secrétaire perpétuel, qui rédige la Notice, valant éloge mortuaire.

C'est aussi en tant que secrétaire perpétuel que François Mignet lit en 1836 la Notice de l'abbé Sieyès [1748-1836] ; en 1837, celle de Pierre Louis Roederer [1754-1835] ; en 1839, celle de Talleyrand [1754-1838] ; en 1843, celle de Pierre Claude François Daunou [1761-1841] ;  1850, celle de Cabanis [175è-1808] ; en 1857, celle de Joseph Lakanal [1762-1845].

Henri Heine rendra compte aussi, dans Lutèce [page 360], de manière assez ironique, de la séance du 27 mai 1843, où François Mignet lit la notice consacrée à Daunou : « Le beau Mignet porte toujours sa chevelure dorée et frisée, comme il y a douze ans, et son visage est toujours fleuri comme celui des Olympiens ».

[9]. ADOLPHE THIERS.
Adolphe Thiers [1797-1877], membre de l'Académie française depuis juin 1833, était l'auteur d'une Histoire de la Révolution, publiée de 1823 à 1827, et lue attentivement par Henri Heine. 
En 1841, plusieurs fois ministre [du Commerce, des Travaux publics, de l'intérieur] Thiers a déjà été à deux reprises chef du gouvernement, de février à septembre 1836 et de mars à octobre 1840.
Adolphe Thiers a  été élu le 26 décembre 1840, à l'Académie des Sciences morales et politiques, dans la section d’Histoire générale et philosophique.
Député des Bouches-du-Rhône depuis 1831, et constamment réélu ; fondateur du journal Le National, avec Armand Carrel et François Mignet, Adolphe Thiers siège à la Chambre des députés dans l'opposition de centre-gauche.

 

 
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