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Victor Cousin et le retour d’Aristote Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

Empêché pour des raisons politiques, à la fin de l’année 1820, de reprendre son enseignement à la Faculté des lettres de Paris, comme suppléant de Royer-Collard [1763-1845] dans la chaire d’Histoire de la philosophie moderne, Victor Cousin est contraint à des loisirs forcés.

Il se consacre à une édition des oeuvres de Proclus [texte grec et commentaires en latin, six volumes, 1820-1827] ; à une traduction des œuvres de Platon [treize volumes, 1822-1840] ; ainsi qu’une édition des oeuvres de Descartes [onze volumes, 1824-1826].

À partir de 1833, alors qu’il a retrouvé son enseignement depuis mars 1828, Cousin va impulser toute une série de travaux sur Aristote.

1. par l’intermédiaire de ses conférences de troisième année  à l’École normale.

2. à travers les concours de philosophie de l’Académie des sciences morales et philosophiques.

3. par le programme des concours d’agrégation de philosophie.

On trouvera ci-dessous le texte intégral, de l’Avant-Propos rédigé par Victor Cousin, de l’ouvrage : De la Métaphysique d’Aristote. Rapport sur le Concours ouvert par l'Académie des sciences morales et politiques [1835].

Dans l’Avant-Propos de l’ouvrage De la Métaphysique d’Aristote. Rapport sur le Concours ouvert par l'Académie des sciences morales et politiques ; suivi d'un Essai de traduction du premier livre de la Métaphysique, par V. Cousin. [Paris : chez Ladrange, libraire, quai des Augustins, n°19. in-8, VII-185 p., 1835], signé le 1er juin 1835, Victor Cousin écrit :

« Platon et Aristote sont les deux fondements de la philosophie ancienne et de toute philosophie. C’est Platon qui a mis dans le monde toutes les idées fondamentales ; c’est Aristote qui, leur imprimant des formes rigoureuses, a fondé la science à proprement parler, et lui a donné jusqu’au langage qu’elle parle encore aujourd’hui. Négliger l’un ou l’autre de ces deux grands hommes, c’est négliger en quelque sorte l’âme ou le corps de la philosophie : après avoir fait connaître l’un, je voudrais contribuer à faire aussi connaître l’autre.

La métaphysique est le résumé et le faîte de la philosophie d’Aristote, comme l’Organum en est l’instrument et le point de départ. C’est donc sur ces deux ouvrages, et particulièrement sur le premier, que mon attention s’est dirigée depuis quelques années. J’ai pris la Métaphysique d’Aristote pour le texte de mes conférences à l’École normale, et l’essai de traduction du 1er livre, que je publie en ce moment, est un des résultats de ces conférences. Je ne me dissimule pas les imperfections de ce travail ; mais on voudra bien les excuser sur l’extrême difficulté du texte et de la haute importance de la matière. Le 1er livre de la Métaphysique est en effet la préface de cet ouvrage, comme le XIIème livre en est la conclusion. Cette préface contient la méthode même d’Aristote et ses vues les plus générales. Elle marque une ère nouvelle dans la philosophie. Elle contient d’un seul coup et la science et son histoire, et il n’y a pas là une seule ligne sur laquelle les siècles n’aient travaillé. Ici comme ailleurs, Aristote fonde et organise ; et par conséquent il n’exclut rien, il classe tout, les systèmes comme les idées et les choses. Au lieu de dédaigner les systèmes de ses prédécesseurs, il les recherche, les étudie, et, par une analyse approfondie, les ramène à leurs principes élémentaires ; il n’admet exclusivement aucun de ces principes, et il n’en rejette aucun ; il les comprend tous, et donne à chacun d’eux sa place légitime dans l’ample sein de la science nouvelle qu’il établit au-dessus de toutes les sciences particulières : à savoir, la science des principes et des causes, la philosophie première. Il y a là, s’il est permis de le dire, des traits d’éclectisme dont il est impossible de ne pas être vivement frappé.

J’ai mis en tête de la traduction de ce 1er livre le rapport que j’ai dû présenter à l’Académie des sciences morales et politiques, au nom de la section de philosophie, sur le concours relatif à la Métaphysique d’Aristote. Les deux Mémoires couronnés ont surpassé toutes mes espérances. Le rapport ci-joint les fait connaître en détail, et je hâte de mes vœux le moment où ces deux ouvrages si distingués seront entre les mains du public.

Je suis heureux de pouvoir annoncer que l’Académie des sciences morales et politiques, fidèle à la pensée qui lui avait inspiré ce premier concours, vient d’en ouvrir un second sur l’Organum d’Aristote. En voici le programme :

1. Discuter l’authenticité de l’Organum et des diverses parties dont il se compose.

2. Faire connaître l’Organum par une analyse étendue ; déterminer le plan, le caractère et le but de cet ouvrage.

3. en faire l’histoire, exposer l’influence de la logique d’Aristote sur tous les grands systèmes de logique de l’antiquité, du moyen-âge et des temps modernes.

4. apprécier la valeur intrinsèque de cette logique et signaler les emprunts utiles que pourrait lui faire la philosophie de notre siècle.

[Les Mémoires doivent être remis à l’Académie avant le 1er janvier 1837].

Enfin, comme membre du conseil royal de l’instruction publique, et chargé en cette qualité de diriger les études philosophiques et de présider chaque année le concours d’agrégation de philosophie, j’ai considéré comme un devoir de lier intimement l’histoire de la science à la science elle-même, et d’encourager particulièrement l’histoire de la philosophie ancienne qui se rattache de toutes parts aux études classiques. En conséquence j’ai toujours eu le soin de faire porter une des trois épreuves du concours d’agrégation sur les systèmes philosophiques de l’antiquité, et la Métaphysique d’Aristote a presque toujours fait partie de cette épreuve. Je prends la liberté de donner ici le programme des questions proposées pour le concours d’agrégation de cette année :

L’épreuve de l’argumentation portera sur la République de Platon et sur la Métaphysique d’Aristote.

Ces deux sujets pourront se diviser dans les questions particulières qui suivent :

RÉPUBLIQUE.

1° Quel est le véritable but et le plan de la République ?

2° Exposer et éclaircir la théorie des Idées, renfermée dans les livres VII et X, en comparant ces passages de la République aux passages analogues du Phèdre, du Phédon et du Parménide.

3° Discuter et apprécier le jugement général qu’Aristote a porté de la République, au livre II de la Politique, et les critiques particulières qu’il en a faites dans d’autres parties de ce même ouvrage ou ailleurs.

 

MÉTAPHYSIQUE.

1° Donner une analyse succincte de chacun des livres de la Métaphysique, en reproduisant et expliquant les termes et les formules les plus importantes qu’Aristote a introduites dans la langue de la science.

2° Discuter l’ordre des différents livres de la Métaphysique, et se prononcer sur le but et l’ensemble de la composition.

3° Présenter une analyse détaillée du premier livre ; en apprécier le caractère et la valeur.

3° Présenter une analyse détaillée du premier livre ; en apprécier le caractère et la valeur.

4° Exposer l’histoire de la philosophie, depuis Thalès jusqu’à Aristote, telle qu’elle est présentée dans ce premier livre ; la compléter et l’éclaircir par des passages analogues du même auteur, tirés soit de la Métaphysique, soit de ses autres ouvrages.

5° Insister sur l’exposition du système de Platon et de la théorie des idées ; reproduire la réfutation qu’Aristote a donnée de cette théorie, particulièrement aux livres 1er, et aux livres XIII et XIV ; discuter et apprécier cette réfutation.

Espérons que ces efforts soutenus ne seront pas inutiles à la réhabilitation de la philosophie d’Aristote. Depuis la chute de la scholastique, je suis peut-être le seul de mes compatriotes qui ait fait des leçons sur la Métaphysique. Le dernier, je crois, qui l’ait enseignée avec un peu d’éclat, est Ramus (Scholae metaphysicae, Paris, 1766) ; et en sa qualité de novateur, il la combattit et devait la combattre. Mais le même esprit qui poussait Ramus et son siècle contre Aristote, doit, aujourd’hui que Platon est suffisamment connu et apprécié, nous ramener vers son rival ; car ce rival est tombé de son trône et déchu à jamais de la domination universelle. Du moins de cette infaillibilité usurpée doit-il lui rester l’autorité légitime de l’un des plus grands esprits qui aient éclairé le monde. D’ailleurs aujourd’hui que l’histoire de la philosophie tend à se constituer comme une science véritable, et indépendante jusqu’à un certain point des mouvements de la philosophie elle-même, de l’action et de la réaction des écoles qui dominent tour à tour, ce n’est pas dans telle vue particulière qu’il convient de réhabiliter l’étude de la Métaphysique d’Aristote ; c’est pour procurer la connaissance et l’intelligence de l’un des plus grands monuments du génie philosophique, avec cette espérance  encore et cette encourageante conviction, que remettre la pensée d’un grand homme dans le commerce des esprits, ce n’est pas les ramener en arrière, c’est les porter en avant, c’est agrandir et accroître la philosophie contemporaine, en lui fournissant des données nouvelles ; comme les fleuves qui, loin d’être arrêtés par les grands courans qui s’y jettent, en reçoivent une impulsion plus rapide.

Ce 1er juin 1835. V. Cousin.

 

 

 
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