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Victor Cousin, défenseur de l'École normale, à la Chambre des Pairs Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Dès octobre 1836, Victor Cousin, dans le rapport sur l'École normale, qu'il prononce devant François Guizot, à nouveau ministre de l'Instruction publique, appelle de ses vœux de nouveaux bâtiments pour l'École, vœux déjà approuvés par le Conseil royal de l'Instruction publique. Quatre ans plus tard, en janvier 1841, les crédits sont votés par la Chambre des députés et, en mars 1841, par la Chambre des Pairs.
Quittant les locaux vétustes de l’ancien collège du Plessis, attenants au lycée Louis-le-Grand, rue Saint-Jacques, où elle a été logée depuis 1820, l'École normale supérieure, s’installe enfin, six ans plus tard, le jeudi 4 novembre 1847, au 45 rue d’Ulm, dans de nouveaux bâtiments construits par l'architecte des bâtiments civils Alphonse de Gisors [1796-1866]. 

PARUTION DANS LE JOURNAL GÉNÉRAL DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE.
Dans sa livraison du mercredi 10 mars 1841, le Journal général de l'Instruction publique et des cours scientifiques et littéraires [Volume 10, n° 20] fait paraître l'intégralité du texte prononcé par Victor Cousin, rapporteur de la commission constituée au sein de la chambre des Pairs pour examiner le projet de loi visant à la construction d'un nouvel édifice destiné à l'École normale.
Ce projet de loi qui affecte une somme de dix-neuf cent soixante-dix-huit mille francs à l’acquisition d’un terrain, et à la construction ainsi qu’à l’ameublement d’un bâtiment
nouveau pour l’Ecole normale, venait d’être voté le 9 mars par la Chambre des Pairs, sans débat et à une immense majorité.

LE CRÉDIT EXTRAORDINAIRE DEVANT LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
La présentation du projet est assurée, le 26 décembre 1840, par Jean Baptiste Teste [1780-1852], ministre des Travaux publics [1840-1843]. 
Une commission est constituée, comprenant le vicomte de Panat [1787-1860] ; Raymond Duprat [1782-1861] ; Louis Henri Desmortiers [1782-1869] ; Louis Martin Lebeuf [1792-1854] ; Germain Delbecque [1795-1875] ; Paul François Dubois [1793-1874] ; Jean Charles Gabriel Danse [1788-1863] ; Anselme Tesnières [1787-1854] ; Adelphe Chasles [1795-1868].

Le rapport de la commission est assuré par Raymond Duprat, le 18 janvier 1841.
La discussion et l'adoption à la Chambre des Députés ont lieu le 4 février 1841, par 176 voix, contre 71.

LE CRÉDIT EXTRAORDINAIRE DEVANT LA CHAMBRE DES PAIRS.
La présentation du projet est assurée, le 11 février 1841, à nouveau par Jean Baptiste Teste,  ministre des Travaux publics.
Une commission est constituée, comprenant Louis Édouard Besson [1784-1865], Victor Cousin [1792-1867], le baron de Fréville [1773-1847], Louis Joseph Gay-Lussac [1778-1850], le baron Joseph Pelet (de la Lozère) [1785-1871], le vicomte Joseph Jérôme Siméon [1749-1842], le baron Louis Jacques Thénard [1777-1857].

Le rapport de la commission est assuré par Victor Cousin, le 5 mars 1841.
L'adoption, sans discussion, à la Chambre des Pairs, a lieu le 9 mars 1841, par 95 voix, contre 1.

La loi est promulguée le 24 mars 1841.

COUSIN ET LA CHAMBRE DES PAIRS.
Victor Cousin [1792-1867], professeur titulaire de la chaire d’Histoire de la philosophie ancienne à la Faculté des Lettres de Paris [25 septembre 1830], nommé membre du Conseil royal de l’Instruction publique [ordonnance du 6 août 1830], élu membre de l’Académie française [18 novembre 1830], nommé conseiller d’Etat [26 juillet 1831], élu membre de l’Académie des Sciences morales et politiques reconstituée au sein de l'Institut [27 octobre 1832], a été élevé par ordonnance royale de Louis-Philippe, à la dignité de pair de France le 11 octobre 1832.

Ancien élève de la première promotion de l'École normale [1810], Victor Cousin y a été  répétiteur de grec et de latin auprès des étudiants de première année [octobre 1812], maître de conférences de littérature [1814-1815], maître de conférences de philosophie [1815-1822]. Lorsqu'il est nommé membre du Conseil royal de l’Instruction publique, en 1830, Victor Cousin y est notamment chargé de ce qui se rapporte à l'enseignement de l'École normale. 
Et surtout Victor Cousin a été le « Conseiller directeur de l'École » du 14 septembre 1835 au 1er mars 1840, date de sa nomination comme ministre de l'Instruction publique.

Enfin, Victor Cousin a été ministre secrétaire d'état au département de l'Instruction publique, grand-maître de l'Université, nommé par ordonnance le 1er mars 1840, en remplacement d'Abel François Villemain [1790-1870], démissionnaire.
Il y reste en fonction quelques mois, jusqu'au 29 octobre 1840.
 
LE TEXTE DE L'INTERVENTION DE COUSIN À LA CHAMBRE DES PAIRS.
Les intertitres, [entre crochets] sont ajoutés au texte du rapport de V. Cousin, pour en faciliter la lecture.

[LA PREMIÈRE ÉCOLE NORMALE].
Messieurs, la haute utilité de l’Ecole normale ne peut être contestée. Il n’y a pas de profession qui n’ait besoin d’un sérieux apprentissage : toutes les congrégations enseignantes ont eu leur noviciat ; l’enseignement national doit avoir le sien.

C’est le sentiment de cette vérité qui, dans l’enfance héroïque de notre société nouvelle, inspira le plan gigantesque d’une école normale de 1.500 élèves, appelés de toutes les parties de la France pour apprendre, sous les professeurs les plus habiles dans tous les genres, l’art d’enseigner. Ce que la révolution avait conçu, l’empire le réalisa : et le même jour, et dans le même décret de 1808, où il fonda l’Université, Napoléon établit une école destinée à recruter et à renouveler le corps enseignant. Chose admirable ! l’héritier d’une révolution qui avait abattu toutes les corporations, quand il en vint à penser sérieusement à l’éducation de la jeunesse, entreprit de faire un corps pour ce grand objet. « Je veux, disait-il, un corps qui soit à l’abri des petites fièvres de la mode, qui marche toujours quand le gouvernement sommeille, et dont l’administration et les statuts deviennent tellement nationaux qu’on ne puisse jamais
se déterminer légèrement à y porter la main. » Ainsi parlait Napoléon dans les instructions qu’il adressait au grand-maître de l’Université impériale ; et ce qui d’abord n’avait semblé qu’un rêve du nouveau Charlemagne est devenu une institution puissante qui a survécu à son fondateur, résisté à toutes les épreuves, surmonté les inimitiés les plus redoutables et pris définitivement son rang parmi les institutions nationales. De toutes les causes qui concoururent à ce succès inouï d’un corps enseignant au dix-neuvième siècle, nulle n’a été plus efficace que l’établissement de l’Ecole normale. Des examens publics bien organisés peuvent suffire au premier coup d’œil pour constater la capacité d’enseigner ; mais il y a quelque chose qui échappe à tous les examens, quelque chose qui n’importe pas moins que les connaissances et le talent lui-même, à savoir, l’esprit même de l’enseignement et la direction qu’on lui imprime ; voilà ce que nul examen ne peut donner, ce qu’il est impossible de laisser
au hasard, ce qui ne peut être assuré qu’à l’aide d’une école, et, pour parler comme le décret de 1808, à l’aide d’un pensionnat normal, où, loin du bruit du monde, sous des maîtres éprouvés, et sous une discipline à la fois sévère et libérale, des jeunes gens bien choisis se forment par la théorie et par la pratique à l’exercice de leur profession future, et en même temps se pénètrent peu à peu de l’esprit du corps dans lequel ils entrent. Un pensionnat pouvait seul procurer un pareil résultat, et ce résultat a été obtenu.

[1810, 1822, 1828 : TROIS DATES DÉCISIVES].
Ouverte en 1810, en quelques années l’Ecole normale a élevé plusieurs générations de professeurs, profondément imbues de l’esprit universitaire, et qui, le portant partout avec elles, le communiquant et le répandant, sont venues plus tard au secours de l’Université menacée, et lui ont fait un rempart de leur talent et de leur renommée. L’Ecole normale est le fondement de l’Université ; les amis et les ennemis de l’Université le savent bien. Quand on voulut la détruire en 1822, à qui s’en prit-on d’abord ? A l’Ecole normale. Et quand, en 1828, sous une administration à laquelle le respect public demeurera toujours attaché, l’Université retrouva de meilleurs jours, que fit alors M. de Vatimesnil, dont je me plais à rappeler ici le nom ? Il releva l’Ecole normale, la laissant, il est vrai, déguisée sous un nom qui n’était pas le sien, mais qui la dérobait à l’œil jaloux de ses puissants adversaires, en attendant la révolution de 1830, qui lui restitua son nom véritable, et qui successivement l’a portée à ce haut point de prospérité où elle est aujourd’hui parvenue.

1812 : LE PROJET D'UN NOIUVEL ÉDIFICE.
Un établissement de cet ordre, messieurs, demande un bâtiment qui réponde à son objet et à ses besoins. Aussi, le décret impérial du 21 mars 1812 prescrivait d'ériger sur la rive gauche de la Seine un vaste édifice pour le service de l'École normale. Provisoirement, après avoir reçu quelques années l'hospitalité d'une aile du collège Louis-le-Grand, elle avait été transportée rue des Postes, dans l'ancien séminaire du Saint-Esprit, qui lui convenait admirablement par l'étendue et la disposition du local, et aussi par le voisinage du Museum d'Histoire naturelle, du Collège de France et des Facultés des sciences et des lettres. Aujourd'hui, après trente année d'existence et de bons services, elle se retrouve, comme au premier jour, dans un bâtiment du collège Louis-le-Grand. Y fut-elle bien, nous n'hésiterions pas à dire encore qu'un tel état de choses n'est pas convenable. Tant que l'École normale n'a point de bâtiment qui lui appartienne, son avenir n'est pas assuré ; et son avenir c'est celui de l'Université elle-même. Mais il y a plus : cet asile, qui lui est prêté, est indigne d'elle sous tous les rapports.

UN VIEUX BÂTIMENT DÉLABRÉ.
Dans la rue Saint-Jacques, entre le collège Louis-le-Grand et le nouveau et magnifique Collège de France, est un vieux bâtiment délabré et qui menace ruine. Plus d'une fois le commissaire voyer du quartier est venu commander, d'office et d'urgence, des réparations que l'on a faites à la hâte, et que, quelques mois après, il fallait elles-mêmes réparer. Cette masure humide, crevassée de toutes parts, et où il n'y a pas une seule pièce qui ne soit étayée : voilà l'École normale ; voilà l'école qui fournit des maîtres à tous les collèges, d'un bout de la France à l'autre, et qui a produit les trois quarts peut-être du corps enseignant.

NÉCÉSSITÉ D'UN BÂTIMENT SPÉCIAL.
On a demandé s’il ne serait pas possible, en réparant le bâtiment actuel, d’éviter la dépense plus considérable d’une construction nouvelle.
Nous répondrons qu’en principe il faut un bâtiment spécial pour l’Ecole normale, et qu’en fait le bâtiment actuel réparé ne conviendra jamais à sa destination. L’agrandir, vous ne le pouvez, car le terrain manque. Vous êtes donc condamnés à vous renfermer dans les limites du bâtiment actuel : or, ce bâtiment, qui aujourd’hui tombe en ruines, fût-il construit d’hier, ne suffirait pas à la moitié des besoins de l’Ecole. Les laboratoires et les cabinets de physique, de chimie et d’histoire naturelle sont insuffisants pour le nombre actuel des élèves, et ce nombre doit être considérablement augmenté. L’arrêté du 2 octobre 1840, qui divise l’agrégation des sciences en deux ordres distincts, l’agrégation pour les sciences mathématiques et l’agrégation pour les sciences physiques naturelles, établit à l’Ecole normale, dans la division des sciences,
deux sections correspondantes aux deux ordres d’agrégation, et l’on a reconnu que
l’établissement d’une section spéciale pour les sciences physiques et naturelles à l’Ecole normale devait avoir la plus haute influence sur l’enseignement scientifique des collèges et des Facultés. Mais il faut reconnaître aussi que, dans le bâtiment actuel, la nouvelle section des physiciens et des naturalistes sera privée de tous les secours qui lui sont indispensables. Je ne voudrais pas, sous prétexte d’éclairer la religion de la chambre, la fatiguer de détails dans lesquels votre commission a dû s’engager ; mais il est une considération dont l'importance ne peut manquer de frapper la chambre.

UN NOUVEAU TERRAIN, UNE CONSTRUCTION NOUVELLE.
La liberté de l’enseignement promise par la Charte sera bientôt réalisée. Cette liberté
multipliera le nombre des établissements particuliers de toute espèce, laïques et ecclésiastiques. Pour soutenir cette concurrence, l’Université a besoin de fortifier ses collèges, et elle ne peut les fortifier qu’en y introduisant un plus grand nombre de jeunes maîtres sortis de l’Ecole normale. Il faut donc qu’elle augmente le nombre des élèves de cette Ecole. Mais cette augmentation d’élèves est absolument impossible dans le local actuel. Par conséquent, il est nécessaire de construire sur un autre terrain un bâtiment nouveau qui soit approprié aux besoins de l’Ecole et qui lui permette de remplir sa mission dans toute son étendue.

C’est là, messieurs, le motif qui a porté votre commission à ne point ajourner la dépense qu’entraînera la construction nouvelle. Mais votre commission a ordonné à son rapporteur de déclarer qu’il ne lui a pas fallu moins qu’un motif aussi urgent, aussi péremptoire, pour la décider à augmenter de 2 millions les dépenses publiques quand des charges si lourdes pèsent déjà sur nos finances dans le présent et dans un assez long avenir.

EN BAS DE PAGE : QUELQUES DATES CONCERNANT L'ÉCOLE NORMALE.
Le document qui paraît dans le Journal général de l'Instruction publique est complété par des notes fournissant des références précises à l'histoire de l'École normale.
On en trouvera ci-contre le texte commenté.

Note 1. 
Le décret de la Convention du 9 brumaire an III [30 octobre 1794], en son article 1 et 2, fonde la première École normale.
Celle-ci fonctionne effectivement du 1 pluviôse an III [20 janvier 1795] au 30 floréal an IV [19 mai 1795], soit à peu près quatre mois. Des élèves venus de toutes les régions de la France s’y rendent, avec une bourse, pour suivre les enseignements des savants et des hommes de lettres les plus prestigieux de l’époque.

Note 2. 
Le décret impérial du 17 mars 1808, complété le 17 septembre, établit l'École sous forme d’un pensionnat normal destiné à recevoir jusqu’à trois cents jeunes gens « qui y seraient formés à l’art d’enseigner les lettres et les sciences ».  
L'École ouvre ses portes un peu plus de deux ans plus tard, pour accueillir la première promotion, en fin 1810, dont fait partie Victor Cousin. 

Note 3. 
L’ordonnance royale supprimant l’École normale, est datée du 6 septembre 1822.  
Elle est contresignée par Jacques, comte de Corbière, [1766-1853], ministre secrétaire d’état au département de l’Intérieur, dans le ministère Villèle, alors que Mgr. Denis Frayssinous [1765-1841] est Grand-Maître de l’Université royale, depuis le 1er juin 1822.

Note 4.
Une ordonnance royale du jeudi 9 mars 1826, rendue sur le rapport de Mgr. Denis Frayssinous [1765-1841, et commentée par une circulaire ministérielle du mardi 18 avril, réduit le nombre des « écoles préparatoires » que l’on ne doit établir qu’auprès des collèges « qui pourraient offrir le plus de facilité aux jeunes gens pour le complément de leur éducation ». Enfin un arrêté réglementaire du 5 septembre, décida qu’une seule de ces écoles serait organisée dans l'académie de Paris.
L’École normale ré-ouvrira pratiquement ses portes en août 1826, sous le nom d’École préparatoire [décision prise le 9 mars 1826], nom qu’elle gardera jusqu’en 1829 inclus. Elle est installée dans les bâtiments du collège Louis-le-Grand.

Note 5.
L'École reprend le nom d'École normale, et une scolarité de trois ans, au lendemain de la Révolution de Juillet, le 6 août 1830.
À cette date, Louis Philippe d’Orléans, duc d’Orléans, alors seulement lieutenant général du royaume, arrête que : « L’École destinée à former des professeurs, et désignée depuis quelques années sous le nom d’École préparatoire, reprendra le titre d’École normale. 
Il nous sera incessamment proposé des mesures pour compléter l’organisation de cette école d’une manière conforme à tous les besoins de l'enseignement ».
L’arrêté est contresigné par Edouard Bignon [1771-1841], commissaire provisoire au département de l’Instruction publique. 

Note 6.
En 1837, Victor Cousin publie : École normale. Règlements, Programmes et Rapports [Paris : chez L. Hachette, Libraire de l'Université royale de France. Rue Pierre-Sarrazin, n° 12. In-8, VIII-216 p., 1837]. Avertissement. Errata.
Avertissement I-VIII, signé : À l'École Normale, le 23 avril 1837. Le Pair de France, membre du Conseil royal de l'instruction publique, directeur de l'École Normale. V. Cousin.
Numérisé Google Books.
 
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