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Sainte-Beuve et l’École française d’Athènes Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
On trouvera ci-dessous deux textes de Charles Augustin Sainte-Beuve [1804-1869], qui témoignent de l’intérêt que le critique porte, dès 1841, à la création de l’École française d’Athènes, qui verra officiellement le jour en 1846.

Après cette date, c’est le professeur Joseph Daniel Guigniaut [1794-1876], ancien directeur de l’École normale [1830-1835], qui, par sa position à l’Académie des Inscriptions et belles-lettres, où il a été élu en 1837, sera le plus ferme soutien de l’École.

1. ARTICLE DE SAINTE-BEUVE DANS LE JOURNAL DES DÉBATS.
Dans la livraison de  25 août 1846, du Journal des Débats, Charles Augustin Sainte-Beuve [1804-1869] fait paraître un article sur le projet d’une École française d’Athènes.
L’article paraît sans titre et sans signature.
Le « papier », dont on trouve ci-après le texte, est repris, six ans plus tard dans les Derniers portraits littéraires [1852] ; puis dans les Portraits littéraires [1864].
L’ordonnance royale, prise par le roi Louis-Philippe, qui crée l’École française d’Athènes est du 13 septembre 1846.

« On a récemment parlé d’un projet qui honorerait à la fois le gouvernement français et le gouvernement grec : il s’agirait d’établir un lien régulier entre l’Université de France et la patrie renaissante des Hellènes, de mettre en rapport l’étude du grec en France avec cette étude refleurie au sein même de la Grèce, d’instituer en un mot une sorte de concordat littéraire entre notre pays latin et la terre d’Athènes. Le ministre de l’Instruction publique, à qui toutes les pensées généreuses conviennent si naturellement, n’a pas négligé celle-ci entre tant d’autres ; il a envoyé en Grèce un savant conseiller de l’Université, M. Alexandre, pour aviser aux moyens d’exécution ; les effets de cette mission ne se feront sans doute pas attendre. Nous ne dirons quelque chose ici que de l’idée elle-même et des avantages qui en pourraient résulter, si elle est, comme nous l’espérons, interprétée dans sa vraie mesure et exécutée conformément à l’esprit.
Cette idée d’aller rechercher à sa source la connaissance, le goût et l’inspiration la plus sûre de l’antiquié grecque a dû naître dans plusieurs esprits, du jour où le gouvernement de la Grèce offrait toutes les garanties de sécurité, de civilisation renaissante et d’avenir. Il y a quelques années déjà qu’à Paris M. Coletti, alors ministre résident, M. Piscatory, non ministre encore, mais philhellène de tout temps, M. Eynard, si attaché aux destinées du pays auquel son nom est inséparablement lié, et quelques autres personnes encore s’en entretenaient avec intérêt et comme d’un voeu réalisable. Deux ordres de considérations se présentaient presque à la fois et venaient se combiner entre elles.
On va d’ordinaire étudier la peinture et l’architecture en Italie, c’est bien : la peinture y vit tout entière dans ses chefs-d’oeuvre les plus éclatants et les plus accomplis ; l’architecture y règne dans ses plus majestueux développements. Celle-ci pourtant n’est pas là à ce degré de pureté et de simplicité première qui constitue la perfection classique ;  cette perfection sans trace d’effort et sans surcharge aucune, il faut la chercher sous le ciel d’Athènes, dans la beauté idéale et légère des temples, dans l’admirable et discret accord des lignes monumentales avec les lignes naturelles du paysage et des horizons. En un mot, si Rome est justement le foyer tout trouvé d’une école de peinture, le centre le plus naturel pour l’architecture est Athènes. Ajoutez que de là on serait mieux à portée d’explorer dans tous les rayons, depuis le fond du Péloponèse jusqu’aux plages d’Ionie, ce sol vierge qui est bien loin, comme celui d’Italie, d’avoir tout rendu.
Quant à la langue, à la philologie, les considérations se pressent, elles concourent au même point, elles viennent en quelque sorte aboutir au même lieu comme à un centre tout désigné de lumière et de perfectionnement. Nous estimons trop l’Université de France, nous avons une trop haute idée des esprits supérieurs, des maîtres illustres qu’elle a produits et qu’elle possède, et de ceux, plus jeunes, qui aspirent à les continuer, pour ne pas exprimer ici ce que nous croyons la vérité : l’Université n’a pas été sans préjugés et sans prévention dans l’étude du grec ancien et à l’égard de la Grèce moderne. Les Grecs modernes y ont bien été de leur faute pour quelque chose. Ceux-ci en général (le grand Coray à part), se sentant après tout les fils de la vraie race, ont trop negligé l’érudition proprement dite : ils se sont trop conduits comme les descendants d’une grande famille ruinée, mais qui, fiers de parler la langue de leur nourrice, la langue de leur maison, s’y tiennent et négligent les autres sources d’instruction et les autres moyens d’éclaircissement comme n’étant proprement qu’à l’usage des étrangers. Les érudits d’autre part, ceux qui l’étaient devenus uniquement par le labeur et par les livres, ont rendu aux Grecs modernes et à leurs prétentions exclusives la monnaie de leur dédain, et le désaccord s’est maintenu. Un signe extérieur (et l’empire des signes est grand) contribuait à l’entretenir. La prononciation du grec telle qu’elle était en vigueur dans l’ancienne Université, et qu’elle l’est encore dans la nôtre, paraissait aux Grecs modernes tout à fait barbare ; le fait est qu’elle peut être commode pour les dictées de versions grecques que les professeurs font aux écoliers, mais elle ne saurait se donner raisonnablement pour l’écho fidèle de la plus harmonieuse des langues. L’ancienne Université y tenait pourtant par principes ; lorsque des amateurs instruits, comme Guys dans ses Lettres sur la Grèce, protestaient contre cette routine pleine de cacophonie, les savants de profession, comme Larcher, s’efforçaient de montrer que ce n’était pas routine, mais raison, et ils répondaient, sans se déconcerter, aux exemples tirés de la tradition, qu’après la prise de Constantinople par les Turcs, les savants grecs qui s’étaient réfugiés en Italie y avaient porté leur prononciation vicieuse. Voilà ce que nous nous permettons d’appeler des préjugés ; mais ce n’est là qu’un détail, et le désaccord qui se rapportait à la prononciation en couvrait d’autres qui tenaient au fond des choses.
Il est temps que cette mésintelligence cesse, ou plutôt elle a déjà cessé auprès des esprits éclairés, et il n’y a plus qu’un pas à faire pour régler l’union. Et à qui donc devrait-on l’introduction, la naturalisation de la langue grecque en Occident, sinon à ces savants des XIV° et XV° siècles, aux Chrysoloras, aux Théodore Gaza, aux Chalcondyle, aux Lascaris, à ceux enfin qui arrivaient tout pleins, comme d’hier, des antiques trésors, qui les possédaient par héritage et par usage, en vertu d’une tradition bien prolongée sans doute, mais ininterrompue ? L’interruption littéraire dans la Grèce moderne ne date que du XVsiècle ; depuis lors la langue, en tombant à la merci du simple peuple, s’est amoindrie, s’est appauvrie, et a subi la loi des idiomes qui se décomposent ; elle a conservé pourtant beaucoup de son vocabulaire, de ses tours et de son harmonie. Pour les gens du pays qui y reviennent par l’étude, il n’est rien de plus naturel et de plus aisé que de ressaisir le sens et le génie de l’ancienne langue. Dans une foule de cas, ils n’ont qu’à se ressouvenir, à faire acte d’une analogie rapide ; ils n’ont pas cessé en effet, même dans ce fleuve diminué, de tenir, si l’on peut dire, le fil du courant. Pour bien savoir et bien sentir dans ses moindres nuances, pour bien articuler dans ses accents le grec ancien, il n’est rien de tel encore que d’être grec moderne. Sans se croire tout à fait au temps où le savant Philelphe épousait une femme grecque pour mettre la dernière main à son érudition et se polir à la langue jusque dans son ménage, on peut se dire que, du moment que la Grèce renaît aux doctes et sérieuses études de son passé, elle est plus voisine que nous du but et infiniment plus près de redevenir vivante. S’il s’agissait de bien entendre et de goûter l’ancien français de Villehardouin, dont je suppose qu’on eût été séparé par quelque grande catastrophe sociale et quelque conquête, le plus sûr serait encore d’être français, et, un peu d’étude aidant, on se trouverait aisément en avance à cet effet sur le plus docte des Germains.
Il semble que le résultat indiqué par ces considérations diverses, c’est qu’une Ecole française, instituée à Athènes pour un certain nombre de jeunes architectes et de jeunes philologues, concilierait à la fois les intérêts de l’art et ceux de l’érudition. Pourquoi, aux élèves qui se seraient signalés dans les concours d’architecture, ne joindrait-on pas quelques-uns des élèves sortant de l’Ecole normale, qui auraient également mérité cette distinction, et qui se destineraient d’une manière plus spéciale à l’enseignement des lettres grecques en France ? Nous n’avons pas à rédiger ici de projet, mais simplement à appeler l’attention sur une idée que l’esprit élevé de M. de Salvandy a été le premier à accueillir, à mettre en avant, et qui semblerait presque en voie d’exécution, si l’on en jugeait d’après les démarches préliminaires. Nous dirions même que nous aurions peur des projets trop rédigés à l’avance, et qui anticiperaient sur l’expérience par la théorie : car notez que la théorie ici, ce serait probablement la routine. Il y a là quelque chose de bon, de grand peut-être, d’essentiellement fécond à tenter. Dans notre siècle positif, et avec nos habitudes, si excellentes d’ailleurs, de bon ordre administratif et de contrôle constitutionnel, on n’est guère disposé à rien essayer, à rien proposer qu’après des espèces de plans et de devis parfaitement rigoureux en apparence, et que la pratique ne laisse pas de déjouer souvent.  Les commissions de la Chambre aiment d’avance, en chaque projet qui leur est déféré et pour lequel on leur demande assistance, à voir des résultats nets, et, s’il est possible, des produits ; on aime enfin à rentrer tôt ou tard dans ses fonds. Rien de plus juste, et c’est là un des bienfaits, une des garanties habituelles du régime sous lequel nous vivons. Dans le cas présent toutefois, il y a une pensée supérieure qui doit dominer. Une telle école d’art et de langue instituée à Athènes serait avant tout un germe ; utile dans le présent, elle le deviendrait surtout dans l’avenir. L’important serait bien moins d’abord dans tel out tel règlement de détail que dans l’esprit qui animerait la fondation, et dans le choix de l’homme appelé à la diriger sur les lieux, et qui devrait savoir l’approprier, l’étendre, la modifier selon l’expérience même. On pourrait, ce semble, commencer simplement ne fonder qu’un assez petit nombre de places d’élèves ; l’essentiel serait à commencer, et de se confier pour le développement à une terre qui a toujours rendu au centuple ce qu’on y a semé de généreux.
Qu’on se figure cinq ou six jeunes gens d’élite sous la conduite d’un maître à la fois artiste et érudit, sous une direction telle que M. Letronne ou M. Raoul-Rochette dans leur jeunesse l’auraient pu si parfaitement donner : de pareilles conditions réunies sont difficiles à rencontrer sans doute, elles ne sont pas introuvables pourtant dans les rangs rajeunis de l’Université ou de l’Institut. Chaque année, après les études qui auraient pu se suivre sur place, il y aurait un voyage destiné à quelques explorations d’art ou au commentaire vivant d’un auteur ancien ; la moindre promenade aurait son objet. Les choeurs d’Oedipe lus à Colone, et ceux d’Ion à Delphes ; les odes de Pindare étudiées en présence des lieux célébrés ; un grand historien suivi pied à pied sur le théâtre des guerres qu’il raconte ; l’Arcadie parcourue, Xénophon en main, à la suite d’Epaminondas victorieux, ce seraient là des études parlantes qui résoudraient, j’en réponds, plus d’une difficulté géographique ou autre, née dans le cabinet. Mais surtout on en rapporterait, avec la connaissance précise, une intelligence animée, la vie et le charme qui se communiquent ensuite et qui sont le vrai flambeau des Lettres. Les inscriptions, chemin faisant, y trouveraient leur compte ; et bien d’autres choses avec elles.
Si nous n’avons pas à tracer ici de programme à une noble pensée, nous ne prétendons pas non plus en présenter un idéal anticipé ; ce que nous voudrions, ce serait, en remerciant M. de Salvandy de son heureuse initiative, de l’y encourager, si ce mot nous est permis, et de maintenir, pour peu qu’il en fût besoin, l’idée première dans sa libre et large voie d’exécution : ce qui rapetisserait, ce qui réduirait trop cette idée, ce qui la ferait rentrer dans les routines ordinaires, en compromettrait par là même la fécondité et en tuerait l’avenir. Au reste, l’envoyé du ministre est allé, et a vu de ses yeux ; il a dû rapporter des impressions et sa parole comptera pour beaucoup, sans nul doute, dans une détermination à ce point intéressante pour le pays qu’il possède si bien. Le nombre des personnes qui ont visité la Grèce s’accroît chaque jour, et leur impression à toutes est que ce jeune Etat régénéré est dans une veine croissante d’activité et de progrès ; nul autre Etat n’a eu plus à faire et n’a plus fait en vingt-cinqs ans. Il n’y a jamais eu, nous dissent de bons témoins, tant de passé, de présent et d’avenir dans un si petit espace. C’est là qu’il s’agit de jeter avec un peu de confiance, et sans trop marchander, une idée, une institution généreuse. Qu’en sortira-t-il ? Avec tant de bonnes conditions de présence, nous verrons bien ».

2. LE ROLE DE SAINTE-BEUVE DANS LA CRÉATION DE L’ÉCOLE.
Sainte-Beuve [1804-1869] a rédigé une Note sur l’École d’Athènes, note qui dans son esprit aurait pu paraître au moment de la réédition du tome XI des Causeries du lundi. Mais lors de cette réédition, en 1868, Sainte-Beuve étant toujours vivant, ce sont des Portraits, et des Notes et pensées qui prennent la place disponible.
Cette Note ne paraîtra qu’en mars 1881, par les soins de Charles Pierrot, en tête d’un volume  de Table générale et analytique, pour les Causeries du lundi, les Portraits de femmes, les Portraitslittéraires.
Elle est reprise par Jean Bonnerot, dans sa Bibliographie de l’oeuvre de Sainte-Beuve [Paris : L. Giraud-Badin. 3 volumes in-8, 1937], page 385-386.
L’idée d’une École garantissant la présence française en Grèce naît dans son esprit dès 1841. C’est en avril-mai 1845 qu’a lieu, dans le salon de Mme d’Arbouville, la conversation avec Narcisse de Salvandy [1795-1856], pour la deuxième fois ministre de l’Instruction publique [février 1845-février 1848].

« La première idée de l’Ecole d’Athènes, de constituer une telle Ecole, est de moi. Elle m’était venue dès 1841 avec Pantasidès (né en Epire). Je sentis de quel avantage il était de se mettre en rapport, en communication avec le vrai courant de la langue, restée en partie vivante. Je parlai alors de cette idée à M. Eynard, le philhellène, à M. Piscatori, ministre en Grèce. C’était le moment où M. Villemain était au ministère de l’Instruction Publique. Cousin, à qui peu après j’en touchais un mot, me dit Chut ! comme qui aurait dit Attendons ! Mais il ne revint pas au pouvoir. Un jour Salvandy ayant remplacé M. Villemain, - un soir, - je causai chez Madame d’Arbouville avec Madame Piscatori de cette idée athénienne ; Salvandy, me voyant causer avec feu, me demanda ce que je disais ; à peine le lui eus-je expliqué, qu’il sourit sans rien répondre, me lança un regard qui visait à la profondeur et alla à un autre endroit du salon. Quelques jours après, l’idée était couvée et éclose. Il ne m’en a jamais parlé depuis, même lorsque j’eus mis dans les Débats un article pour le stimuler à ce sujet. Il aurait bien voulu que je crusse qu’il avait déjà cette pensée de lui-même. – Ce que je viens d’écrire est la plus stricte exactitude ».


 
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