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Saint-Simon, Cousin, Jouffroy : la rencontre légendaire Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Il y a peu de convergences entre le spiritualisme conservateur de Victor Cousin, soutien philosophique de l’orléanisme politique, et la pensée de Saint-Simon, apologiste du règne de la production pour tous, qui ouvre la voie à une des conceptions possibles du socialisme. Aussi le dialogue improbable des deux penseurs peut-il être considéré comme légendaire.
L’ANECDOTE DE LA RENCONTRE LÉGENDAIRE.
< Son goût précoce [celui de Jouffroy] pour l’histoire, pour la politique, son talent d’écrivain l’avaient fait recommander, tout jeune encore, à Saint-Simon, pour lui servir de secrétaire. Je ne sais par quelles circonstances Augustin Thierry lui fut préféré. Que serait-il arrivé si notre jeune philosophe fût devenu le collaborateur du célèbre socialiste ? Ses destinées auraient peut-être été différentes, mais son bon sens et sa belle âme n’auraient sûrement pas souffert, et il n’aurait jamais été aussi loin que son maître en fait de bizarreries spéculatives et pratiques. En voici une entre autres que je tiens de la bouche même de ce disciple manqué ; elle vaut la peine d’être rapportée.
Un jour qu’il se promenait au Jardin du Luxembourg avec Cousin, ils furent abordés par ce messie du XIXème siècle qui, s’adressant à Cousin en le prenant par le bouton de son habit, lui dit d’un ton illuminé : 
- « Savez-vous mon cher Cousin, que je suis un second Jésus-Christ ?
- Parbleu, je le crois bien ; et moi aussi » répliqua Cousin d’un air sérieux.
Saint-Simon tout stupéfait en voyant qu’il pouvait y avoir plus d’un second Jésus-Christ, ou qu’on pouvait douter qu’il le fut, quitta brusquement son interlocuteur sans plus mot dire >.

LE TÉMOIGNAGE DE JOSEPH TISSOT.
C’est Joseph Tissot [1801-1876], professeur de philosophie à la Faculté des Lettres de Dijon, comme chargé de cours [1836-1839], puis comme professeur titulaire [1839-1870], doyen de la Faculté [1868-1870], qui rapporte le premier cette anecdote.
Écrivain prolifique [soixante-six entrées dans le catalogue de la Bibliothèque nationale de France], habitué des concours proposés par les sociétés savantes, c’est en 1875, sur la fin de sa vie, que Joseph Tissot fait paraître : Th. Jouffroy. Sa vie et ses écrits, par J. Tissot, professeur honoraire de la Faculté des lettres de Dijon, correspondant de l’Institut, membre de l’Académie de Dijon, etc. [Paris : Librairie académique. Didier et Cie, libraires-éditeurs, 35, quai des Augustins. In-8, 192 p., 1875].
Avec, sur la page de titre, une citation en latin des Pontiques d’Ovide.
L’ouvrage est imprimé à Dijon : imprimerie de Darantière. Hôtel du Parc.

JOSEPH TISSOT ET THÉODORE JOUFFROY.
L’anecdote de cette rencontre à trois : Saint-Simon, Jouffroy, Cousin est la seule que rapporte Joseph Tissot dans son ouvrage sur Théodore Jouffroy.
Mais il déclare la tenir de Jouffroy lui-même. Tissot l’a connu, non pas comme beaucoup de personnes, dans le cours donné dans l’appartement de Jouffroy, entre 1823 et 1828, et auquel  ont assisté Charles Tanneguy Duchâtel [1803-1867], futur conseiller d’État et ministre de l’Intérieur ; Ludovic Vitet [1802-1873], futur Inspecteur général des monuments historiques de France ; le critique littéraire Charles Augustin Sainte-Beuve [1804-1869] ; Hébert ; Jean Philibert Damiron [1794-1862], futur professeur d'Histoire de la philosophie moderne à la Faculté des Lettres de Paris ; Eugène Lerminier [1803-1857], futur professeur d’Histoire générale et philosophique des législations comparées au collège de France ;  Hippolyte Carnot [1801-1888], futur ministre de l’Instruction publique et des cultes ; Eugène Burnouf [1801-1852], futur orientaliste ; etc.

Joseph Tissot, alors âgé de vingt-sept ans, et qui prépare son agrégation de philosophie, obtenue en 1831, a suivi les cours de Théodore Jouffroy, au début 1829, à la Faculté des Lettres de Paris, alors que ce dernier, en remplacement de Jean-Baptiste Maugras [1762-1830], est devenu le suppléant de Charles Millon [1754-1839], premier titulaire de la chaire d’Histoire de la philosophie ancienne depuis 1814.

SELON GOUHIER, ANECDOTE VRAISEMBLABLE.
L’historien de la philosophie Henri Gouhier [1898-1994], dans le troisième tome de La Jeunesse d’Auguste Comte et la formation du positivisme, paru en 1941, [Paris : Librairie philosophique J. Vrin ] examine la vraisemblance de cette anecdote.
Ce tome trois de ce monumental ouvrage est consacré aux relations entre Auguste Comte et Saint-Simon. 

Henri Gouhier estime que Saint-Simon devient l’ami de jeunes universitaires en 1813, ou même à la fin de 1813, date qui lui paraît préférable à 1812 [trop tôt] et à 1814 [trop tard].
Il pense même que Saint-Simon, alors âgé de cinquante-trois ans, a pu assister < à quelques leçons dans la nouvelle École normale>, dont la première promotion d’une cinquantaine d’élèves, sélectionnée par des Inspecteurs généraux, est entrée en octobre 1810, pour suivre en pensionnaires une scolarité de deux ans. 
< Ce serait assez conforme à ses habitudes. Rien n’empêcherait  de dire  qu’il rencontra Victor Cousin, répétiteur de grec depuis la rentrée 1812, car une anecdote sans date, mais certainement postérieure, les montre s’entretenant sur un ton familier > [Henri Gouhier. Page 77].
Et Henri Gouhier, en note, cite une partie du texte de Joseph Tissot.

SAINT-SIMON ET JOUFFROY.
Saint-Simon connaît Théodore Jouffroy. On sait qu’en 1814, Claude Henri de Saint-Simon recherche un secrétaire, et que Théodore Jouffroy [1796-1842], alors élève à l’École normale, lui a été recommandé pour remplir cette fonction. 
Mais finalement c’est Augustin Thierry [1795-1856], lui aussi ancien élève de l’Ecole normale [1811], qui est préféré, d’autant qu’il est libre de son temps, ayant achevé sa scolarité et étant de retour à Paris, après avoir enseigné pendant un an à Compiègne [1813-1814]. Alors qu’en 1814, Théodore Jouffroy n’a pas achevé ses études à l’École normale.

AUTOUR DE 1817.
On peut raisonnablement retenir la date de 1817, pour cette rencontre à trois : Claude Henri de Saint-Simon, Victor Cousin, Théodore Jouffroy.
Disons même juin-juillet 1817. Plus tard, après la fin de juillet 1817, la rencontre n’est plus possible : Victor Cousin a quitté la France pour un premier et long voyage en Allemagne, de fin juillet à mi-novembre. 
Après novembre, il fait trop froid pour se promener au Luxembourg ; tout au moins Victor Cousin serait décrit avec sa houppelande, alors que Saint-Simon, dans l’anecdote rapportée par Joseph Tissot, peut saisir le bouton d’un habit.

L’été 1820, serait une date impossible. Cette fois c’est Théodore Jouffroy qui n’est pas à Paris. On sait avec certitude que l'été 1820 Paul François Dubois [1793-1874], qui a été le condisciple de Jouffroy à l'École normale, se rend aux Pontets pour le rencontrer. Ils partent ensemble voyager à pied vers la Suisse : Ferney, Coppet, Genève, Lausanne, Yverdon,  Neufchâtel…
Et que Victor Cousin s’entretienne au Luxembourg avec Théodore Jouffroy, en juin-juillet 1817, quoi de plus normal ! On connaît Cousin comme un familier de ce jardin peu éloigné de son domicile de la rue d’Enfer, infatigable marcheur, gesticulant et parlant d’une voix forte. Et Théodore Jouffroy, sa thèse de doctorat ayant été soutenue en août 1816, doit commencer un enseignement à l’École normale où il est d’abord nommé répétiteur [1817-1818], puis sera, l’année suivante, chargé d’une maîtrise de conférences pour la philosophie [1818-1822]. On imagine bien Victor Cousin donnant des conseils à son ancien élève devenu, par ses soins, son collègue.
 
ERIC FAUQUET ET LA REPRISE DE L’ANECDOTE.
Pour introduire son intervention sur < Cousin homo theologico-politicus > prononcée à la Journée d’études de Lyon, de novembre 1996, le professeur des Universités en langue et littérature françaises, Eric Fauquet reprend l’anecdote de Joseph Tissot, rapportée en 1875, et transmise par Henri Gouhier en 1941. 

Il utilise bien sûr, pour introduire la citation, la formule littéraire si bienveillante à l’égard des intellectuels, ses pairs, qui sont toujours supposés savoir, tout savoir, ou presque : < On connaît l’anecdote de la première et dernière rencontre >…
Et Eric Fauquet commente plaisamment la situation : < Sur ce ton et de cet air de sérieux imperturbables que pouvait prendre entre tous les tons et tous les airs ce grand professeur [Cousin], ce mime «bergamasque » (disait Lamartine), faisant mentir l’apophtegme qui dit que deux augures ne peuvent se regarder sans rire ».
[Cité dans E. Fauquet. Cousin homo theologico-politicus : philologie, philosophie, histoire littéraire. Paris : Ed. Kimé. In-8, 230 p., 1997].

 
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