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Pierre Daunou, au collège de France, critique de Victor Cousin Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
En mai 1828, le thème de « la philosophie de l'histoire » est évoqué en France par le philosophe Victor Cousin [1792-1867], dans la chaire d'Histoire de la philosophie moderne à la Faculté des Lettres de Paris. Mais cet enseignement, teinté d'hégélianisme, est critiqué par l'historien Pierre Daunou [1761-1840] titulaire de la chaire d'Histoire et morale au collège de France [1819-1830].

 

VICTOR COUSIN RETROUVE SON ENSEIGNEMENT.
Suppléant de Pierre Paul Royer-Collard [1763-1845] dans la chaire d’Histoire de la philosophie moderne à la Faculté des Lettres de Paris, en décembre 1815, le jeune Victor Cousin, à peine âgé de vingt-huit ans, est écarté de son enseignement à la rentrée universitaire 1820-1821, et ceci pour plusieurs années.
C'est seulement en 1828, lorsque le ministère de Jean-Baptiste Sylvère Gaye, vicomte de Martignac [1778-1832] remplace le ministère Villèle et alors que le magistrat Henri de Vatimesnil [1789-1860], devient grand-Maître de l'Université [février 1828], que Victor Cousin retrouve son enseignement.
D'enseignant suppléant, en décembre 1815, Victor Cousin devient professeur-adjoint, par arrêté du 5 mars 1828.
Les cours reprennent le jeudi 17 avril, et tous les jeudis suivants, pour treize séances, jusqu'au 17 juillet 1828.

LE CONTENU DE L'ENSEIGNEMENT DE V. COUSIN.
L'enseignement de Victor Cousin, indépendamment d'une édition fascicule par fascicule, leçon après leçon, fait l'objet d'un livre :
Cours de philosophie, par V. Cousin, professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Paris. Introduction à l’histoire de la philosophie. [Paris : Pichon et Didier, éditeurs, libraires-commissionnaires, successeurs de Béchet ainé, quai des Augustins, n°47. In-8. Pagination multiple, cours par cours, pour les treize leçons. 1828].
Comporte un Avis des éditeurs [pages V-VII] ;  une Table analytique des matières contenues dans ce volume, pour les treize leçons [une erreur matérielle fait que la treizième leçon est intitulée douzième leçon].

Cette édition rassemble le texte des treize leçons :
Première leçon, jeudi 17 avril 1828 : Idée de la philosophie, pages 3-32.
Deuxième leçon, jeudi 24 avril 1828 : Perpétuité de la philosophie, pages 3-40.
Troisième leçon : mardi 29 avril 1828 : De l’histoire de la philosophie, pages 3-32.
Quatrième leçon : jeudi 8 mai 1828 : De la méthode psychologique dans l’histoire, pages 3-40.
Cinquième leçon : mercredi 21 mai 1828 : Idées fondamentales de l’histoire, pages 3-43.
Sixième leçon : jeudi 29 mai 1828 : Des grandes époques de l’histoire, pages 3-40.
Septième leçon : jeudi 5 juin 1828 : Du plan de l’histoire, pages 3-40.
Huitième leçon : jeudi 12 juin 1828 : Du rôle de la géographie dans l’histoire, Pages 3-27.
Neuvième leçon : jeudi 19 juin 1828 : Des peuples, pages 3-47.
Dixième leçon : jeudi 26 juin 1828 : Les grands hommes, pages 3-40.
Onzième leçon : jeudi 3 juillet 1828 : Des historiens de l’humanité, pages 3-39.
Douzième leçon : jeudi 10 juillet 1828 : Des historiens de la philosophie, pages 3-48.
Treizième leçon : jeudi 17 juillet 1828 : De la philosophie du XIX ème siècle, pages 3-47.

LA CRITIQUE DE PIERRE DAUNOU.
On voit que ce sont dans les leçons du 21 mai 1828 [Idées fondamentales de l’histoire] ; et les leçons suivantes, jusqu'au 26 juin, que V. Cousin aborde le thème de la philosophie de l'histoire.
Mais au même moment, l'historien Pierre Daunou [1761-1840], ancien Garde général des Archives, député du Finistère, titulaire de la chaire d'Histoire et morale au collège de France [1819-1830], une trentaine d'années plus âgé, consacre une de ses leçons à la critique des thèses de Cousin.
On dispose comme témoignage l'article de compte-rendu paru dans le journal Le Lycée, premier tome au chapitre Mélanges, pages 258-267.
Un assez long texte signé F. N., intitulé: De la Philosophie de l’histoire « À propos des leçons de MM. Cousin et Daunou » traite, dans un état d'esprit de conciliation tout à fait éclectique, de l'opposition des points de vue des deux hommes.
On en trouvera ci-dessous le texte intégral.

À PROPOS DES LEÇONS DE MM. COUSIN ET DE DAUNOU.
« A propos des leçons de MM. Cousin et Daunou.
S’il est une chose qui doive nous faire bien espérer de l’avenir, c’est le mouvement qui commence à se manifester dans l’enseignement supérieur. Grâce au pouvoir, qui reste neutre autant qu’il doit l’être, les opinions contraires descendent aujourd’hui dans la lice, sans autre appui que la vérité qu’elles contiennent ou le talent qui les professe. La physiologie est aux prises avec la psychologie, l’idéalisme avec le sensualisme, l’autorité avec l’esprit d’examen ; et dans l’histoire même, dans le domaine des faits, plusieurs bannières s’élèvent, portées par des chefs illustres. Il est des gens qui tremblent à la seule pensée de cette mêlée intellectuelle où se trouve engagé ce que la France a de plus cher et de plus éclairé. La Quotidienne surtout n’a pas assez de larmes pour déplorer un tel malheur ; elle y voit la Tour de Babel ou la fin du monde.

[LA VERTU DE LA DISCUSSION].
Quant à nous, nous y voyons avec plaisir, d’une part, une preuve de liberté, de l’autre, l’état naturel des choses et la marche ordinaire de l’esprit humain. La vérité, comme tout le reste, ne s’obtient que par le travail ; et le travail qui conduit à la vérité, c’est la discussion. Que la jeunesse, qui assiste à ces combats, se félicite d’être née dans un temps où de pareilles luttes sont permises et n’entraînent aucun danger ; qu’elle s’élève au niveau de ces discussions par de fortes et laborieuses études ; qu’elle cherche dans les cours, non pas un spectacle et un plaisir, mais un aliment pour la pensée ; qu’elle ne se précipite vers aucun système ; qu’elle écoute, qu’elle réfléchisse et qu’elle attende : un jour peut-être son rôle, à elle, sera de faire sortir la vérité des débats qui nous divisent aujourd’hui.

[L'AFFRONTEMENT DES DEUX TEMPÉRAMENTS].
Parmi ces débats, l’un de ceux qui excitent le plus la curiosité publique est celui qui vient de s’élever, sur la théorie de l’histoire, entre deux professeurs de notre époque, tous deux également recommandables, mais par des qualités opposées. L’un, par la nature de ses études et de ses goûts, est sans cesse porté vers les idées générales et vit pour ainsi dire dans l’abstraction ; l’autre, par une conséquence de sa position, comme par la pente de son esprit, se tient dans les faits et n’en veut point sortir. Celui-ci, avec son imagination audacieuse et son incroyable besoin de savoir, rejette quelquefois l’expérience, comme un instrument impuissant, et demande à une méthode plus hardie des résultats plus étendus ; celui-là, essentiellement positif dans ses procédés, n’a foi que dans ce qu’il a vu, et ne veut d’autre base pour ce qu’il sait qu’une observation rigoureuse.

[LA JEUNESSE ARDENTE versus LA VIEILLESSE VIGOUREUSE].
A l’un, âme ardente et enthousiaste, le champ de la science paraît sans limite, et il n’est point de terre inconnue qu’il n’ait l’ambition de conquérir ; à l’autre, esprit prudent et réservé, il se présente de toute part des obstacles insurmontables, et son œil n’aspire point à voir au-delà d’un modeste horizon. Le premier, vivement frappé par les objets, trouve soudainement les mots nécessaires pour les peindre, et anime d’un souffle poétique les idées les plus abstraites ; le second doit au travail et à la réflexion l’heureux choix de ses mots, la déduction savante de ses phrases ; il expose sa pensée sans figures, sans mouvement oratoire, avec autant de calme qu’il l’a conçue. Enfin, pour compléter le contraste, l’un, arrêté quelque temps par des circonstances fâcheuses, aborde aujourd’hui une carrière pleine d’avenir, dans toute la force de la jeunesse et du talent, tandis que l’autre jouit, dans une vieillesse encore vigoureuse, de l’estime et de la reconnaissance due aux travaux passés. Ainsi tout diffère entre ces deux hommes, études, méthodes, langage, position ; tout, hors la bonne foi, l’amour de la vérité et la fermeté d’un caractère à l’épreuve des mauvais jours. C’est là ce que la jeunesse révère en eux, plus encore que le savoir ; c’est par là qu’en professant des doctrines opposées, ils ont droit tous deux à l’attention et à la confiance publique.

[COUSIN ET L'HISTOIRE PHILOSOPHIQUE DU GENRE HUMAIN].
L’année dernière, M. Cousin, embrassant en peu de temps un immense sujet, a fait à grands traits l’histoire philosophique du genre humain. Le professeur a laissé de côté les détails, pour s’élever à une théorie universelle. Il a composé une sorte d’histoire idéale, éternelle, nécessaire, où tournent, comme dans un cercle unique, les histoires réelles et particulières de tous les siècles et de toutes les nations. L’histoire, a-t-il dit, n’est que le développement de l’humanité. Or quels sont les éléments de l’humanité ? Il y en a cinq, et il ne peut y en avoir ni plus ni moins. Ce sont l’industrie, les lois, les arts, la religion et la philosophie, ou, en d’autres termes, l’utile, le juste, le beau, le saint et le vrai. Mais dans ces cinq sphères d’activité, dont tel est l’ordre progressif, le genre humain a toujours en permanence les trois éléments fondamentaux de la conscience ou du sentiment intérieur, qui sont l’idée de l’infini, celle du fini, et celle du rapport de l’infini au fini. Le fini embrasse le moi et le non moi, et comprend tout ce qui est phénomène, effet, chose contingente, relative et diverse. L’infini est un, absolu, nécessaire ; il renferme toutes les causes et toutes les substances. Quant au rapport de l’infini au fini, M. Cousin n’en a point, ce nous semble, expliqué la nature : il s’est contenté d’en constater l’existence, croyant sans doute que, deux objets étant connus, il en résulte nécessairement la connaissance du rapport qui les unit. Ces trois idées, continue M. Cousin, infini, fini, rapport de l’infini au fini, sont les trois lois de la raison ; nul ne peut avoir une pensée qui ne rentrer dans une de ces catégories ; et l’homme seul agissant dans l’histoire, l’histoire ne peut contenir au fond que ces trois idées.

[L'ORIENT, LA GRÈCE, LE MONDE MODERNE].
On compte ainsi trois époques, ni plus ni moins : l’époque de l’idée de l’infini, celle de l’idée du fini, et celle de l’idée du rapport du fini à l’infini. L’époque de l’infini, c’est l’histoire, encore si peu connue, de l’Orient : là, rien ne marche, rien ne change ; tout est immobile, enveloppé ; point de héros ; l’espèce humaine semble anonyme. L’époque du fini, c’est l’histoire de la Grèce et de Rome : là, tout se remue, tout change, tout avance ; des physionomies individuelles se détachent de la foule ; les héros donnent leurs noms aux siècles et aux pays. L’époque du rapport du fini à l’infini, c’est l’histoire moderne : là le professeur n’a pas plus défini les faits qui expriment ce rapport qu’il n’avait défini le rapport lui-même. Poussant son système jusqu’à la dernière rigueur, il a cru voir dans la géographie physique, dans le théâtre des histoires diverses, la division naturelle des trois époques.

[LA GÉOGRAPHIE DE L'HISTOIRE].
L’idée de l’infini devait dominer sur les hauts plateaux de l’Asie centrale. La Méditerranée, les îles de l’Archipel, les côtes si bien découpées de la Grèce et de l’Italie appelaient nécessairement l’idée du fini, du mouvement, de la variété. Enfin l’idée du rapport devait régner là où il y a à la fois de hautes montagnes qui séparent les peuples, des fleuves et des mers intérieures qui les rapprochent, dans l’Europe moderne. Ainsi, tout peuple représente une idée ; et cette idée, il l’exprime successivement par l’industrie, par les lois, par les arts, par la religion et par la philosophie. Aussitôt qu’un peuple arrive dans l’histoire, il vient réaliser une idée à laquelle il est voué. Quand son idée aura fait son temps, il disparaîtra, vaincu par un rival qui représentera une autre idée. De là les guerres : elles sont nécessaires et contribuent aux progrès de la société ; en toute bataille, deux idées sont en présence, et l’événement n’est jamais que ce qu’il doit être pour le triomphe de la vérité et le plus grand bien du genre humain. Là, M. Cousin, tout en concevant la compassion qui s’attache aux vaincus, tout en rendant lui-même un éclatant hommage à la bonne foi du dernier Brutus, a proclamé, avec une éloquence poétique et presque guerrière, la légitimité de la gloire et la moralité du succès.

[DAUNOU AU COLLÈGE DE FRANCE].
Voilà où en étaient les choses, quand, au commencement du mois dernier, M. Daunou est monté en chaire au collège de France. Il a cru devoir, en sa qualité de professeur de morale et d’histoire, dire sa pensée sur le système historique de M. Cousin. Il a réfuté ce système ; et sa réfutation, quelle qu’en soit d’ailleurs la valeur logique, est un modèle de réserve et d’urbanité. Après avoir passé rapidement en revue les philosophes qui ont ouvert la voie à M. Cousin, Wesseling, Vico, Kant, et quelques autres : “Je me hâte, a-t-il dit, d’arriver à l’appréciation d’un autre système qui est digne de toute notre attention ; il appartient à la France ; il surpasse en profondeur tous ceux dont nous venons de parler ; et d’ailleurs il a été présenté avec tant d’éloquence que tous ceux même qui ne peuvent l’adopter lui doivent l’hommage d’un studieux examen ”.

[LES FAITS RÉSISTENT AUX PRINCIPES].
La première critique de M. Daunou s’adresse à ce rapport du fini à l’infini dont M. Cousin a fait le troisième élément fondamental de la conscience. Il se plaint que ce rapport n’ait pas été défini avec précision, et nous avouons que la critique nous paraît fondée. M. Daunou reproche aussi à son adversaire de ne pas avoir démontré assez rigoureusement l’application des principes aux faits réels de l’histoire. “ Les idées de fini et d’infini, a dit le professeur, s’élèvent à une telle distance des intérêts particuliers et matériels qui arment deux peuples l’un contre l’autre, qu’il n’eût pas été superflu de nous apprendre de quel côté on se battait pour l’une ou pour l’autre au champ d’Arbelles, de Mantinée, de Pharsale, de Bouvines et d’Azincourt. Quant à l’idée du rapport que les deux idées précédentes auraient entre elles, le rôle qu’une conception si abstraite, si déliée, si vaporeuse jouerait dans les batailles, dans les guerres, dans les conquêtes, serait une merveille plus inconcevable qu’aucune de celles que les historiens racontent ”. Nous sommes encore ici de l’avis de M. Daunou ; et, tout en reconnaissant que M. Cousin a été pressé par le temps et réduit peut-être malgré lui à ne poser que des principes, nous regrettons vivement que les exemples aient si souvent manqué. Puisqu’il s’agissait d’histoire, les faits devaient être interrogés avec le plus de rigueur et de clarté possible. Plus la pensée du professeur était neuve et hardie, plus elle devait s’appuyer sur des exemples précis.

[LA PLACE DU HASARD DANS L'HISTOIRE].
L’idée dominante du système de M. Cousin était la nécessité qui détermine l’ordre et la durée des différentes époques de l’histoire. C’est là ce que M. Daunou a combattu le plus fortement. “ Quoi qu’on fasse, a-t-il dit, il restera toujours dans le tableau des causes et des effets un grand nombre de points inaccessibles aux prévoyances et à la sagacité des esprits les plus exercés. Le mot de hasard subsistera dans nos fastes, comme dans nos relations usuelles, exprimant partout et à chaque instant notre ignorance … L’histoire se dénature et se falsifie quand elle veut être un tableau des nécessités : elle n’a pour éléments que des accidents et des choses mobiles ”.
Voilà bien, selon nous, le point où les deux professeurs se séparent complètement. Selon l’un, l’histoire a toujours été ce qu’elle devait être ; selon l’autre, elle pouvait être toute autre chose que ce qu’elle a été. L’un ramène les faits à la nécessité, et ce mot explique tout ; l’autre réduit tout au hasard, et ce mot n’explique rien. Ici nous exposerons nos doutes aux deux professeurs.

[NÉCESSITÉ ET HASARD ; SPONTANÉITÉ ET LIBERTÉ].
Que voit-on sans cesse dans l’histoire ? la lutte des différentes générations humaines entre elles et avec la nature. De là, deux ordres de faits distincts : les faits matériels et les faits moraux. Dans l’ordre matériel, il y a des nécessités ; il y a aussi des hasards. Les lois de la nature physique sont nécessaires ; leur action sur l’homme est souvent accidentelle. Ainsi, par exemple, c’était une nécessité qu’en 1812, il fît en Russie un hiver excessivement rigoureux ; c’était un hasard qu’une armée française s’y trouvât précisément au moment où le froid était le plus intense. Dans l’ordre moral il y a spontanéité et liberté. Ce sont là les deux caractères des actions de l’homme considéré comme individu : les actions des peuples ne peuvent en avoir d’autres, puisque les peuples ne sont autre chose que des collections d’individus. Les actions spontanées sont nécessaires, les actions libres ne le sont pas. Il est facile de reconnaître les unes et les autres dans l’histoire. C’est par un mouvement spontané, et par conséquent nécessaire, que le peuple romain, indigné d’avoir perdu dans César un maître qui était en même temps son bienfaiteur, porte la flamme sous le toit des conjurés ; c’est par suite d’une détermination libre que Brutus et les siens, après avoir délibéré sur la justice et ce qu’ils regardaient comme l’intérêt de la patrie, ont pris la résolution de frapper celui qui avait vaincu l’ancienne constitution. Les masses populaires agissent le plus souvent spontanément. Je n’affirme cependant point qu’on ne découvre jamais dans leurs déterminations ni dans leur conduite quelques symptômes de liberté. Dans les guerres civiles, par exemple, et dans les révoltes, ne voit-on pas quelquefois la foule hésiter entre deux parties, et se demander vers lequel sa volonté doit incliner ? Dans les conseils, il y a encore des résolutions spontanées ; mais il y a plus de liberté que dans les masses, et le mot de délibération, dont  on se sert pour désigner leurs actes, indique que ce ne sont point en général des actes fortuits ou spontanés. Enfin, si des conseils nous arrivons à ces individus qui décident seuls du sort des peuples, et qui d’un signe de tête font agir des milliers d’hommes, nous trouvons encore des actions spontanées, mais c’est en eux surtout qu’éclate la liberté humaine. César était libre, selon nous, avant d’avoir passé le Rubicon. Le caractère général des actions spontanées est d’être juste ; le premier mouvement des peuples, comme celui des individus, est ordinairement conforme à la raison, au droit. Le caractère des actions libres est d’être, tantôt raisonnables, tantôt passionnées ; comme libres, elles ne peuvent avoir un caractère déterminé d’avance.

[NON : TOUT NE SE RAMÈNE PAS A LA NÉCESSITÉ ! ].
Cela posé, ne pourrait-on pas demander à l’auteur du premier système comment il peut tout ramener à la nécessité. Ce mot explique bien ce qu’il y a d’inévitable dans les lois physiques, et dans certaines déterminations populaires, qui, nous l’avouons, forment la plus grande partie de l’histoire ; mais explique-t-il également ce qu’il y a d’accidentel dans l’action des choses extérieures sur l’homme, et surtout ces résolutions importantes prises, en vertu de la liberté humaine, par un ou plusieurs individus ? Je sais bien que M. Cousin a distingué les faits généraux, qui appartiennent à l’espèce, des faits particuliers qui n’appartiennent qu’aux individus ; dans son système, les premiers seuls sont nécessaires, les seconds, qu’il a appelés biographiques, sont accidentels. Mais, outre qu’il n’a pas suffisamment caractérisé ces deux classes de faits, et qu’il n’a pas assez montré où les premiers finissent, où les seconds commencent, notre avis est que la liberté ne périt pas toujours dans ces actes généraux d’où dépend le sort des empires. Si tout arrivait nécessairement dans les évènements politiques, à quoi serviraient nos craintes, nos espérances, et surtout nos efforts dans les temps de révolutions ? pourquoi s’exciterait-on soi-même à agir, à combattre, pour conquérir ou pour conserver ? pourquoi examinerait-on les choses et les hommes, afin de savoir quel est le parti le plus juste, et de lui prêter sa force ? Il n’y aurait plus qu’à laisser marcher les évènements, à se condamner à une inertie absolue, à s’abstenir de rien vouloir avec ardeur ou de rien faire avec énergie, enfin à rester immobile jusqu’à ce que l’instinct vînt vous pousser ou la nécessité vous trainer à sa suite. Il faudrait aussi renoncer à louer ou à blâmer rien dans les actes publics de l’humanité : jamais un peuple n’aurait eu tort ou raison en usurpant des droits d’un autre ou en défendant les siens. L’histoire alors ne serait plus un tribunal décernant, comme la conscience individuelle, le châtiment au crime, la récompense à la vertu : elle deviendrait un registre impassible, un optimisme universel admettant tout et jugeant tout bien ; ce serait le livre du destin retrouvé.

[NON : TOUT NE SE RÉDUIT PAS AU HASARD ! ].
D’un autre côté, est-il vrai, comme le soutient l’adversaire de M. Cousin, qu’il n’y ait rien d’explicable dans les annales humaines ; qu’il faille toujours se garder de chercher une idée au fond des faits, et que toute tentative de système historique soit imprudente et erronée ? Dans ce qui s’est passé avant nous sur la terre, on peut faire la part du hasard comme celle de la nécessité ; mais faut-il tout imputer aux accidents, aux circonstances fortuites ? N’y a-t-il aucune suite, aucune raison dans l'histoire des peuples ? la volonté humaine n’est-elle jamais qu’un caprice, et le libre arbitre choisit-il toujours sans motif ? Le hasard a cause plus d’une catastrophe dans l’ordre des faits matériels ; mais a-t-il une aussi large part dans l’ordre moral ? Est-ce le hasard qui a peu à peu civilisé les nations, et réparti plus également le bonheur ? Sont-ce des incidents et des circonstances fortuites qui ont successivement substitué l’esclavage à l’habitude de tuer ou de manger les prisonniers, le servage à la servitude, la domesticité au servage ? Si la plus grande partie des choses humaines était ainsi livrée aux vents, à quoi aboutiraient nos résolutions et nos travaux ? M. Daunou reproche, comme nous, à M. Cousin de rendre inutile la force morale de l’homme par une sorte de fatalisme ; mais n’arrive-t-on pas au même but en ne détrônant la nécessité que pour mettre le hasard à sa place ? Sans doute il faut agir, et agir sans repos dans cette vie, mais pourquoi ? parce que nous avons une destinée à remplir, et qu’il y a en nous quelque chose de vrai qui tantôt nous pousse à notre insu, tantôt nous oblige sans nous forcer.

[LA PHILOSOPHIE POUSSE ; L'HISTOIRE RETIENT].
Nous ne nous flattons pas d’avoir en quelques pages épuisé une aussi vaste question : il faudrait, pour le traiter à fond, entrer plus avant dans la critique des deux opinions, et surtout faire parler davantage les faits, qui sont la pierre de touche en pareille matière. Il nous a suffi d’exposer franchement nos doutes et l’impression que nous avons reçue des deux cours. Ce qu’il nous reste à dire en finissant, c’est que la tendance des deux opinions nous paraît également salutaire dans les circonstances actuelles. L’une saisit vivement les esprits, leur imprime un mouvement nouveau, et les fortifie en sondant avec eux des problèmes dont la solution importe au développement et au bonheur de la société ; l’autre, dans sa réserve qui touche au scepticisme, nous garantit d’un enthousiasme irréfléchi, et en mettant tout en question, nous empêche d’adopter trop vite un système dont les formules ne sont pas arrivées à leur dernier degré de pureté. Le philosophe pousse en avant ; le professeur d’histoire retient. Comme nous le disions en commençant, il n’y a pas là matière à se plaindre ni à blâmer ; il n’y a qu’à applaudir, à profiter. Aristote et Platon ont tous deux servi la science par des voies opposées ».

[Le Lycée. Tome premier, 1827-1828. Journal général de l’Instruction. Rédigé par une société de professeurs, d’anciens élèves de l’École normale, de savans et de gens de lettres. Paris : Hachette].

© JJB 2010-12

 
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