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Lettre ouverte de Pierre Leroux à l'Académie des Sciences morales, 1842 Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Le 30 décembre 1842, Pierre Leroux [1797-1871],  publie une lettre ouverte à la prestigieuse Académie des Sciences morales et politiques, recréée par le roi Louis-Philippe en octobre 1832. Ce texte attaque nommément le philosophe Victor Cousin [1792-1867], alors au faîte de sa célébrité, l’accusant encore une fois de la «Mutilation d'un écrit posthume de Théodore Jouffroy».

Elle s’est exercée, affirme-t-il, à l’occasion de la publication des : Nouveaux mélanges philosophiques, [de] Théodore Jouffroy, Membre de l'Institut, Professeur de philosophie à la Faculté des Lettres. Précédés d’une notice et publiés par Ph. Damiron (juin 1842). [Paris : Joubert, in-12, XLVIII-454 p., 1842].

Avant d’en faire un livre, Pierre Leroux a fait paraître De la Mutilation d'un écrit posthume de Th. Jouffroy, comme articles dans La Revue indépendante, du mardi 1er novembre, et du dimanche 25 décembre 1842. La lettre ouverte complète les précédentes attaques de Pierre Leroux contre l’éclectisme de V. Cousin.

Bien que les Nouveaux mélanges philosophiques soient éditées par Philibert Damiron [1794-1862], Pierre Leroux affirme que c’est V. Cousin lui-même qui a imposé une dizaine de modifications [suppressions et substitutions de texte] au texte même de T. Jouffroy intitulé De l’organisation des sciences philosophiques.

« A Messieurs les Membres de l'Académie des sciences morales et politiques.


Messieurs,

Un des membres de votre Académie, M. Victor Cousin, vient de faire grand bruit de la mutilation exercée sur le manuscrit de Pascal par Port-Royal. 
Il m'est démontré et il vous le sera, comme à moi, si vous jetez les yeux sur les pièces rassemblées dans ce petit volume, que M. Cousin, en même temps qu'il s'occupait de cette restitution d'un écrivain mort depuis deux siècles, mutilait ou faisait mutiler les manuscrits d'un penseur éminent qui appartient à notre époque, et qui vous appartient spécialement, Messieurs, puisqu'il fut un des membres les plus illustres de votre Compagnie. Ce qui importe, suivant moi, plus que l'histoire, c'est la vie ; et ce qui importe dans l'histoire, c'est moins de savoir où en était l'esprit humain au dix-septième siècle, que de savoir où il en est aujourd'hui. Sous ce rapport, la vraie pensée de Théodore Jouffroy, qui occupait un des premiers rangs parmi les penseurs de notre époque, me paraît plus importante à constater que la pensée de Pascal. 
Qui ne connaît la pensée de Pascal ? Deux siècles nous séparent de lui. Restituer ses moindres expressions, comme vient de le faire M. Cousin, est un soin d'archéologue qui a son utilité, sans doute, mais une utilité très-secondaire. En sommes-nous à Pascal, quand le Dix-Huitième Siècle a coulé depuis ? Le Dix-Huitième Siècle est l'Océan dont Pascal fut une des sources, mais qui a laissé ses sources bien loin derrière lui. Que m'importe la pensée de Pascal, quand, après Pascal, sont venus Montesquieu, J.-J. Rousseau, Voltaire, Diderot, Buffon, Helvétius, d'Holbach, Fréret, Boulanger, et tant d'autres ! Que m'importe la pensée de Pascal, quand, après le Dix-Septième et le Dix-Huitième Siècle, est venue la Révolution Française, c'est-à-dire la nation de nos pères, manifestant par des actes sa croyance philosophique ! Sont-ce donc les morts qui ont la certitude ? En ce cas, Pascal est un mort bien moderne, et le soin qu'on prend de retrouver jusqu'aux moindres linéaments de son style est un soin bien futile. 
Mais non, ce ne sont pas les morts qui ont la certitude, et, comme le dit le Psalmiste, Non mortui landabunt te, Domine, neque omnes qui descendunt in inferum, sed qui vivunt. Ce sont les vivants qui ont la certitude. Ceux donc qui représentent véritablement la vie idéale la plus voisine de nous méritent, au moins autant que les morts plus éloignés, qu'on conserve et qu'on vérifie leur pensée. Jouffroy est, à quelques égards, le Pascal de notre époque. il est mort, comme je l'ai dit, au bout du sillon ouvert par Montaigne. Montaigne est au commencement de ce sillon du doute, Pascal au milieu, et lui à la fin. 
Et ce qui me touche, c'est moins ce commencement et ce milieu, d'ailleurs bien connus, que cette fin marquée par Jouffroy, puisque c'est de là, et non du commencement ou du milieu, que nous, les vivants, nous avons à porter plus loin la vie que l'Humanité antérieure nous a transmise pour que nous la transmettions à notre tour, agrandie, à nos descendants. 
Et quasi cursores vitaï lampada tradunt. 
Cela étant, souffrirez-vous donc, Messieurs, que tandis que l'on se fait honneur de restaurer, dans les plus petits détails, un manuscrit de deux siècles, dont tout l'essentiel est non-seulement connu, mais passé dans l'esprit humain, on ensevelisse dans l'oubli des oeuvres qu'il est nécessaire à l'esprit humain de connaître ? 
Je ne vous dis pas, Messieurs, qu'il est de votre devoir et qu'il serait de votre honneur d'informer sur le fait des mutilations avérées d'un des écrits de Jouffroy, publié dernièrement. Certes, un jugement porté par vous sur cette affaire conviendrait de tous points à votre Compagnie. N'êtes-vous pas, en effet, l'Académie des Sciences morales, et quel plus grand outrage à la moralité humaine que celui qui a été commis ? Qui pourrait d'ailleurs vous arrêter dans votre enquête ? Le mort, qui est ici l'offensé, était l'honneur de votre corps ; l'éditeur, qui s'accuse lui-même et se repent, est aussi de votre corps ; enfin, le chef d'école qui, à nos yeux, est l'auteur du délit, et qui s'abrite sous ses hautes fonctions politiques pour ne pas se défendre, et même (ce qui est insensé) pour accuser ceux qui à bon droit l'accusent, fait également partie de votre corps. En outre, il a lui-même ouvert la voie de cette enquête, puisqu'il a flétri dans Port-Royal l'acte dont il s'est rendu coupable. Qui pourrait donc vous arrêter si, dans votre sagesse, il vous convenait d'informer ? Mais, en supposant qu'il vous convienne mieux de couvrir ce qui s'est fait d'un voile d'oubli, pouvez-vous abandonner au hasard, sans en prendre aucun souci, les manuscrits de votre ancien collègue ? Or il est évident que si ces manuscrits n'exercent pas votre sollicitude, après le délit des mutilations qui viennent d'être exercées sur quelques-uns, ils sont désormais perdus, et ne verront jamais la lumière. Il est constaté, par la Notice que M. Damiron a placée en tête des Nouveaux Mélanges de Jouffroy, que Jouffroy a laissé en mourant de très-nombreux papiers. Dans une note de sa main, qui en est en partie le catalogue, on compte soixante-neuf numéros ; et dans cette liste ne sont pas compris nombre de morceaux, de fragments, de rédactions d'élèves ou de sténographes qu'il avait cependant recueillis et mis en ordre avec soin. Je viens donc, comme en a le droit tout membre de la Nation, puisque vous êtes un corps constitué dans la Nation et par elle, je viens vous demander de veiller à ce que ces manuscrits ne soient pas anéantis. 
Qu'une commission, nommée par vous, prenne connaissance de ces manuscrits, en relève l'état et le contenu, et en détermine, dans un Rapport, le sujet et l'importance. 
L'opinion publique verrait, Messieurs, avec satisfaction, ce soin religieux qui viendrait, comme une purification, après un grand scandale ».

 

 

 
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