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La bibliothèque de Joseph Joubert, entre ciel et terre Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Quatre ans après la première édition [1838] du Recueil des pensées de M. Joubert, par François René de Chateaubriand, Paul Chaudru de Raynal [1797-1845], son neveu par alliance, édite les Pensées, essais et maximes de  J. Joubert.

Pensées, essais et maximes de  J. Joubert. Suivis de lettres à ses amis et précédés d’une Notice sur sa vie, son caractère et ses travaux. Paris, Librairie de Charles Gosselin. 9 rue Saint-Germain des Prés. Deux volumes, 1842.
L’ouvrage connaît, sous un titre un peu différent, de nombreuses rééditions, notamment une sixième édition : les Pensées de J. Joubert, précédées de sa correspondance, d'une notice sur sa vie, son caractère et ses travaux. Paris, Librairie académique Didier et Cie in-8, sixième édition. 1874. Le texte qui suit est extrait de la notice  pages XLIV-XLVI.

Cette description renforce l’image romantique de l’écrivain Joseph Joubert qui fut aussi un homme d’action : Inspecteur général de l’Université [septembre 1808-mai 1814 ], et conseiller ordinaire de l’Université.

Cette bibliothèque, puisque j'en ai parlé, mérite que je m'y arrête un instant, car une grande partie de la vie de M. Joubert s'y est écoulée. Aussitôt que le retour de l'ordre le lui avait permis, il était venu s'établir à Paris, dans une maison possédée par la famille de sa femme, près du lieu où s'est ouvert depuis le passage Delorme. Là, tout au sommet, le plus haut qu'il avait pu, il avait fait disposer une galerie où, suivant son voeu, "beaucoup de ciel se mêlait à peu de terre." C'était l'asile préparé à ses rêveries, le temple élevé à ses écrivains chéris. On y trouvait peu d'ouvrages modernes ; mais les siècles de Louis XIV, d'Auguste et de Périclès y tenaient une grande place, à côté de l'histoire ecclésiastique, de la métaphysique, des voyages et, le dirais-je, des contes de fées, récits merveilleux et naïfs où sa raison aimait à se distraire. Il ne fallait chercher là ni Voltaire, ni J.-J. Rousseau, ni les autres écrivains de l'école philosophique ; on y rencontrait, en revanche, toutes sortes d'éditions de Platon, d'Homère, de Virgile, d'Aristote, de Plutarque, une foule de ces vieux livres où les seizième et dix-septième siècles ont recueilli les débris épars de l'antiquité grecque ou romaine, et les curiosités bibliographiques que recommandait le double mérite de la rareté et de l'originalité. Sa passion pour les livres n'était pas celle du bibliomane qui, comme l'avare, amoncelle des trésors dont il ne sait point user. Il lisait tout, et la plupart des volumes de sa bibliothèque portent encore les vestiges du passage de sa pensée : ce sont de petits signes dont j'ai vainement étudié le sens, une croix, un triangle, une fleur, un thyrse, une main, un soleil, vrais hiéroglyphes que lui seul savait comprendre et dont il a emporté la clef. Son heureuse mémoire cependant aurait pu se passer d'un tel secours. Il n'oubliait rien, en effet, des choses qu'il avait lues ; l'aspect seul du volume, un regard jeté sur la couverture, sur le titre, suffisaient pour réveiller tous ses souvenirs et renouveler soudainement ses impressions premières. C'était, de ses livres à lui, un commerce de tous les instants, une sorte de courant intellectuel presque ininterrompu. Ils ne renfermaient pas une bonne parole dont il ne leur tînt compte en passant, un mauvais propos dont il ne leur gardât rancune. Aussi était-il devenu fort scrupuleux dans le choix des volumes qu'il admettait sur ses rayons. Il avait grand soin de ne s'entourer que d'ouvrages amis et proscrivait, comme un voisinage fâcheux, les auteurs qui blessaient sa pensée. Mais les autres, comme il les aimait !

Extrait de Pensées de J. Joubert, précédées de sa correspondance, d'une notice sur sa vie, son caractère et ses travaux par M. Paul de Raynal. 
Paris : Librairie académique Didier et Cie in-8, sixième édition. 1874, pages XLIV.XLVI.

 
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