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Kératry au secours de V. Cousin, victime de la réaction politique. Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

Dans la nuit du dimanche 13 au lundi 14 février 1820 le duc de Berry, fils du Comte d'Artois, est assassiné. Le ministère modéré d'Élie Decazes est remplacé par le ministère Villèle [décembre 1821-janvier 1828], pleinement acquis au programme des ultras.
En même temps, Pierre Paul Royer-Collard qui avait jusque là soutenu le pouvoir, vient de passer à l'opposition et de s'allier aux libéraux. Victor Cousin qui le supplée dans la chaire d’Histoire de la philosophie moderne voit son enseignement suspendu.
Plusieurs voix s’élèvent pour dénoncer cette répression. Dont celle d’Auguste Hilarion de Kératry [1769-1859], libéral et homme de lettres reconnu.

Auguste Hilarion de Kératry [1769-1859], homme de lettres à la mode, homme politique, conseiller d’État, s’intéresse tout d’abord à la poésie pastorale allemande, puis, écrivain prolifique, publie de nombreux romans, certains imités du grec ou puisant l’inspiration dans des épisodes de l’Histoire sainte.

Il se pique aussi de philosophie et se préoccupe de l’immortalité de l’âme. Il traduit et commente, en 1823, les Considérations sur le sentiment du sublime et du beau d’Immanuel Kant.

Inquiété sous la Terreur, monarchiste constitutionnel, membre de la Chambre des députés dès1818, il siège avec la parti libéral lié à la Charte.

En février 1820, il fait partie des créateurs du journal le Courrier français, qui succède aux Archives philosophiques [juillet 1817-décembre 1818], dirigé par Royer-Collard, où Victor Cousin avait signé la presque totalité des articles se rapportant à la philosophie.

Publie de nombreuses brochures politiques, et en 1821, fait paraître un ouvrage plus important sous le titre : La France telle qu'on l'a faite, ou Suite aux documents pour servir à l'intelligence de l'histoire de France en 1820 et 1821 [Paris : Maradan, in-8, XXII-264 p., 1821], qui connaît immédiatement un second tirage.

C’est dans ce livre qu’il consacre un long passage à la mesure de suspension dont V. Cousin [1792-1867] fait l’objet en novembre 1820, mesure de rétorsion prise par le gouvernement Villèle, alors que depuis décembre 1815, il est le suppléant de Pierre Paul Royer-Collard à la Faculté des lettres de Paris, dans la chaire d’histoire de la philosophie moderne.

Ce soutien est d’autant plus important qu’il émane d’un homme d’un peu plus de cinquante ans, déjà très connu [de Kératry] et qu’il concerne un homme de vingt ans plus jeune [V. Cousin] dont la récente carrière d’enseignant menace d’être brisée par la censure dont il est l’objet.

C’est ce texte de soutien que Victor Cousin publie en annexe de son édition de 1842 de son cours professé en 1819-1820 : Leçons sur la philosophie de Kant par V. Cousin, tome premier. Paris : Librairie philosophique de Ladrange, in-8, VIII-387 p. [Table : pages 383-387], 1842.

NOTE EXTRAITE D’UN LIVRE DE M. KÉRATRY, INTITULÉ : La France telle qu’on l’a faite, 1820.

« La politique ne porte pas seule le deuil de nos libertés. M. Cousin est banni de la faculté des lettres, que, jeune encore, il honorait par la maturité de son talent. Et qu’enseignait-il donc qui pût provoquer ainsi la colère et les coups de l’autorité ? Il enseignait qu’il y a dans l’homme un élément dont l’essence et les lois n’ont aucune analogie avec les phénomènes et les lois de la matière, que la sensation et ses métamorphoses ne peuvent expliquer, auquel l’univers extérieur sert de théâtre et non de base, qui se saisit et se proclame lui-même dans le sentiment de tout acte véritable, de tout acte volontaire et libre. Il enseignait que la grandeur et la loi de tout être étant la fidélité à sa nature, la dignité et la sainteté de l’homme résident dans la liberté qui le constitue ; que le devoir, dans son expression la plus simple à la fois et la plus élevée, est le maintien de cette liberté contre tout ce qui lui est étranger et ennemi, contre les passions, filles des sens et de la fatalité extérieure. Il enseignait que c’est là, dans l’empire sur soi-même, dans le retranchement de tout ce qui est passionné, dans le développement et la culture assidue de la liberté intérieure, c’est-à-dire de la pureté morale, que sont la vertu et la paix. Ce n’est pas tout, il enseignait que la vie et la mort sont des phénomènes indifférents par eux-mêmes ; qu’il n’y a de mortel en nous que les sens et la passion, et les éléments subalternes que le rapport inévitable des choses extérieures à l’âme mêle accidentellement à notre destinée ; que ce qui est libre des sens et des passions ne passe point avec eux ; que l’élément de pureté est aussi l’élément de vie ; que si les conditions actuelles de cette existence phénoménale condamnent l’homme à l’imperfection, et rendent impossible la pureté absolue, cette absolue pureté n’en est pas moins inhérente à l’essence de l’élément sacré qui habite dans l’homme, et que, le phénomène évanoui, la substance immortelle, délivrée de ses formes variables et périssables, est rendue à cette pureté, à cette unité, à cette liberté absolue à laquelle la vertu de l’homme aspire sans pouvoir l’atteindre.

Les idées politiques de M. Cousin étaient tout aussi simples, tout aussi inoffensives que ses idées morales et religieuses.

Si la liberté est sacrée en soi, disait-il, elle l’est pour chaque homme qui la porte et doit la respecter en lui-même , elle l’est pour tous les hommes, et leur impose à tous un respect et un culte réciproques.

C’est dans ce respect de la liberté de tous par tous qu’est le principe réel de la justice, et par conséquent de l’ordre, et par conséquent de la paix. Ebranlez ce principe, énervez ses conséquences, à la place du respect de la liberté, vous introduisez plus ou moins la violence et l’iniquité, et le genre humain retombe dans l’état de guerre. Le respect de la liberté, établi comme principe social unique, tous les devoirs et les droits sociaux s’en déduisent avec rigueur et facilité, et leur ensemble systématique fonde, avec le code des droits civils, la déclaration des droits et des devoirs qui précède et qui règle toute organisation positive. Cette organisation n’est autre chose que l’ensemble des institutions qui réalisent les droits individuels et universels, les font vivre et se mouvoir en quelque sorte, et incorporent la liberté à l’existence.

Mais quelque chose doit présider à la mise à exécution de ces lois, à l’établissement de cette organisation, à la garde de la liberté, à la répression des délits et des crimes, c’est-à-dire aux infractions plus ou moins graves faites à la liberté publique. De là l’idée du gouvernement institué pour réprimer et protéger, non pour entraver et pour asservir. Mais ce gouvernement, comment doit-il être composé ? Ces institutions, comment les établir et les conserver ? Toutes questions relatives au temps et aux circonstances, et que la spéculation n’embrasse point. M. Cousin ne descendait point sur ce terrain glissant, réservé aux législateurs et aux publicistes de chaque pays. Il se contentait de poser en principe que la concorde et la fusion des droits, des lois, des institutions, du gouvernement et de toutes ses parties, constituent l’unité de la vie sociale, et que le fond de cette unité est le sentiment universel du respect de la liberté, la prédominance des éléments supérieurs de l’humanité sur les passions et les caprices, le règne de la vertu, la réalisation de la sainteté de l’homme, le triomphe de l’esprit sur la matière. Ainsi planait sur toutes les leçons de M. Cousin la grande figure de la liberté présidant à l’ensemble de la philosophie théorique et pratique, assise à la base, dominant le faîte, ordonnant, vivifiant, sanctifiant le système entier. Quoi de plus moral et de plus religieux qu’une philosophie où l’on retrouve à chaque pas les croyances les plus élevées de la nature humaine, l’idée de Dieu, pur et ineffable esprit dont l’homme est la sainte image, l’idée d’un ordre meilleur et plus parfait que celui de la terre, et que l’humanité doit s’efforcer de réaliser de son mieux ici-bas, par la pureté du coeur, le respect et l’amour des autres, le travail, le désintéressement, la justice et la paix ?

Le cours de M. Cousin était fréquenté par plus de six cents auditeurs de tout âge. L’attention et le recueillement de l’auditoire, l’improvisation simple et abondante du professeur, ses travaux, son caractère, les systèmes les plus obscurs en apparence éclaircis par une exposition habile, l’intervention du grand nom de Platon, quelquefois celle d’un nom plus saint, imprimaient à ses leçons un caractère singulier de gravité et de profondeur. Les âmes s’élevaient et s’affermissaient à cet enseignement sévère ; qu’importe ? ils l’ont rejeté comme jacobin et comme athée.

Nous n’entendrons plus M. Cousin, mais nous nous en souviendrons toujours. On a pu lui enlever sa chaire, on ne l’arrachera pas du coeur de ses élèves. Cultivées fidèlement par eux, ses leçons et sa doctrine porteront des fruits durables. M. Cousin a pu être frappé dans sa personne, mais son école est à l’abri des coups du pouvoir »

 
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