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Joseph Joubert : un portrait romantique Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

On doit au critique littéraire André Beaunier [1869-1925], dans son ouvrage La Jeunesse de Joubert [Paris : Librairie académique Perrin, 1918] la recomposition d’un portrait romantique de Joseph Joubert [1754-1824] mélangeant l’élégance supposée de l’homme de salon du XVIIIè siècle, et le goût de la solitude, de la rêverie et des méditations généralement attribué aux romantiques du début du XIXè siècle.

Il ne faut pourtant pas oublier que Joubert fut aussi un homme d’action. À cinquante quatre ans, alors que Louis Marcellin de Fontanes [1757-1821] vient d’être désigné par Napoléon comme Grand-Maître de l’Université [de 1808 à 1815], Joseph Joubert est nommé par décret impérial du 21 septembre 1808, l’un des treize Inspecteurs généraux de l’Université.

« Le corps dont M. Joubert « ne s’arrangeait qu’à peu près » était mince, chétif et haut de cinq pieds six pouces.

De petite santé, M. Joubert prenait soin de sa tranquillité, de sa sécurité, de son silence. Il aimait la causerie ; et, plus encore, la rêverie. Parfois, il se taisait et fermait les yeux, afin de laisser son esprit se calmer. Il était sensible, très vite alarmé, nerveux, extrêmement chimérique. Mais il était aussi fort raisonnable et voulait que sa raison fût maîtresse de son émoi. Pour cela, il avait d’ingénieux stratégèmes, qui occupaient une grande partie de son loisir continu. De mouvement, et fût-ce pour écrire, il avouait de la paresse ; mais sa tête ne cessait pas de travailler : elle inventait de beaux et malins systèmes de méditation, qui l’agitaient. Et il vivait dans un trouble perpétuel. Seulement, il prétendait qu’on n’eût point à s’en apercevoir. Il méditait à part lui, secrètement, et ne montrait qu’une figure avenante, plaisante, douce, parée de cette bonhomie qui, à ses yeux, était une vertu excellente.

Il avait peur du froid : là-dessus, on le voyait pusillanime. La cravate blanche à maints tours et le col à pointes droites qui l’engoncent, dans son portrait, ne lui suffisent pas : il a encore, à la nuque et sur les épaules, un gros cache-nez de laine qui retombe en torsade et couvre son étroite poitrine. Pauvre de cheveux, il arborait, à la seule pensée d’un rhume, un luxe de bonnets dont Mme de Beaumont s’égayait ; et bientôt, il porta perruque. D’ailleurs, ses précautions ne nuisaient pas à la juste élégance de son costume. Il veillait à ses dehors et ne choisissait pas avec plus de frivolité le nankin brun de ses redingotes que ses houppelandes, bas de laine, pantoufles et manches ouatées. L’hiver, il se cachait les mains dans un manchon. Il tenait qu’on doit être bien mis, considérant que les hommes assortissent presque toujours leurs manières à leur habit.

Ses manières à lui furent constamment aimables et cérémonieuses, avec de l’enjouement.

Il demeurait volontiers à la maison ; mais il se promenait aussi, la canne à la main, vers la fin du jour, s’il était à la campagne : il aimait le coucher du soleil sur les coteaux de Villeneuve. Sans faire de bruit, songeant tout seul, il regardait le monde apparent s’évanouir dans la pénombre et il construisait, pour l’usage de sa pensée, le monde idéal : c’est le monde réel. S’il était à Paris, il rendait quelques visites ; et il allait voir des dames, pour lesquelles il éprouvait un respectueux amour. Il ne méprisait pas le sentiment, bien que la dialectique lui fût chère.

Vieillissant, plus frêle et de moins en moins curieux, il passait la plupart de ses journées dans son lit ; et il avait à portée son crayon, ses carnets. Il recevait, assis, les jambes étendues, habillé d’”un petit gilet fait pour l’attitude” et coiffé d’un bonnet “avec un beau ruban”. C’est ainsi que le vit Madame Victorine de Chastenay ».

 
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