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Francisque Bouillier : une dédicace à V. Cousin, hors du commun Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
En 1854, Francisque Bouillier, professeur de Philosophie, depuis 1839, à la Faculté des Lettres de Lyon, qui s'est fait jusqu'alors une réputation de spécialiste de la philosophie allemande [Kant, Fichte], fait paraître, en deux volumes de plus de mille deux cents pages, une Histoire de la philosophie cartésienne. Il dédicace l'ouvrage à son maître et mentor Victor Cousin [1792-1867], alors âgé de soixante-deux ans. Francisque Bouillier [1813-1899], premier titulaire de la chaire de philosophie à la Faculté des Lettres de Lyon, au moment de la re-création de la Faculté [1838] et doyen de cette Faculté depuis 1849, fait paraître, en 1854, une Histoire de la philosophie cartésienne :

Histoire de la philosophie cartésienne par Francisque Bouillier, correspondant de l'Institut, doyen de la Faculté des Lettres de Lyon. [Paris : Durand. Libraire, rue des Grès-Sorbonne, 5 ; Lyon : Brun et Ce. Rue Mercière, 5. Deux volumes in-8, VIII-600+620 pp., 1854. Avec une dédicace et un Avertissement].

Il dédicace l'ouvrage à son maître et mentor Victor Cousin [1792-1867], alors âgé de soixante-deux ans et totalement retiré de la vie universitaire depuis mai 1852.

UNE DÉDICACE HORS DU COMMUN.
" A Monsieur Cousin.
Nourri de votre enseignement, honoré de votre amitié, n'étant rien que par vous, je vous dois ce témoignage de profonde admiration, de reconnaissance et d'affection. Je vous le dois surtout pour un livre dont la pensée première vient de vous, et qui jamais n'aurait été achevé sans les encouragements, les conseils et les secours de toute sorte que vous m'avez prodigués. N'est-ce pas vous qui avez réhabilité cette philosophie du grand siècle, dont j'ai entrepris l'histoire ; n'est-ce pas vous qui avez renversé les idoles métaphysiques du XVIIIe siècle, et rétabli sur leurs ruines le grand Descartes presque oublié ? A vous tout entière la gloire de nous avoir ramenés aux idées innées de Descartes, à la Raison de Malebranche, et d'avoir restauré, pour ainsi dire, cet élément divin de l'intelligence contre lequel s'était conjuré tout l'empirisme du dernier siècle.
Qu'on dise quel autre que vous est le promoteur, le représentant, l'orgueil de la philosophie française du XIXe siècle. Où sont-ils ces grands initiateurs, ces grands prêtres qui, du haut de leurs Cités du soleil, prenaient en pitié la petitesse de votre philosophie ? En vérité, je n'ose en parler, car il ne faut pas insulter aux vaincus.
Vous seul êtes debout, vous seul avez grandi au travers des révolutions, vous seul avez exercé une salutaire et profonde influence. Que d'esprits rattachés ou ramenés par vous aux grandes vérités de la religions naturelle et de la morale ! Quel autre prendra place à la suite de Descartes et de Malebranche dans l'histoire de la philosophie française : quel autre s'est approché davantage par le génie et par le style des grands maîtres du XVIIe siècle ? Pardonnez donc à mon amour de la philosophie et de votre gloire un peu de jalousie du temps que vous lui dérobez, même pour les lettres, même pour ces études exquises qui suffiraient à gloire d'un autre, mais qui ne peuvent rien ajouter à la vôtre. Assez vous avez prouvé qu'il ne tenait qu'à vous, comme dit Thomas de Descartes, d'être le plus bel esprit du royaume. Dans votre noble et studieuse retraite, comme autrefois dans votre chaire de la Sorbonne, soyez tout entier à la philosophie. Mettez la dernière main à de grands monuments inachevés, prenez de nouveau l'empire sur la jeunesse, confondez les ennemis de la philosophie, forcez d'anciens adversaires à reconnaître enfin la pureté de vos doctrines. Quelle gloire ne vous est pas encore réservée, que de services la philosophie n'attend-elle pas encore de vous ! ".

DESCARTES, UNE NOUVELLE ÉDITION.
Cette édition, en 1854, de l'Histoire de la philosophie cartésienne, fait suite à la publication, en 1842, de l'Histoire et critique de la révolution cartésienne, par M. Francisque Bouillier, ancien élève de l'Ecole normale, professeur de philosophie à la Faculté des Lettres de Lyon. [Lyon : Imprimerie de L. Boitel, quai Saint-Antoine, 36. In-8, VII-448 p., 1842]. Un tirage paraît aussi à Paris [Paris : Joubert. In-8, VII-448 p., 1842].
L'ouvrage est la reprise retravaillée du texte du Mémoire qui, parmi six mémoires envoyés, avait obtenu, en avril 1841, un prix proposé en juin 1838, par la section philosophie de  l'Académie des Sciences morales et politiques, et partagé avec l'essayiste Jean Bordas-Demoulin [1798-1859], tandis qu'une mention honorable est décernée à Charles Renouvier [1815-1903].

LES RÉÉDITIONS DU DESCARTES.
En considérant que l'Histoire et critique de la révolution cartésienne [1842] est une première édition, et que l'Histoire de la philosophie cartésienne [1854] est une deuxième édition, il y a une troisième édition en 1868 :

Histoire de la philosophie cartésienne, par Francisque Bouillier, directeur de l'Ecole normale supérieure, correspondant de l'Institut [Paris : Ch. Delagrave et Cie, libraires-éditeurs, 78 rue des Ecoles. Deux volumes in-8, 620+660 pp., 1868].
Francisque Bouillier reproduit dans cette troisième édition la dédicace à V . Cousin, décédé en janvier 1867, et justifie cette reprise par une note : " Je laisse cette dédicace telle que je l'ai écrite en 1854. Ni le temps ni la mort n'ont affaibli la vivacité de ces sentiments d'admiration, de reconnaissance et d'affection. J'étais d'autant plus libre pour les exprimer que M. Cousin n'était plus rien dans l'Université, et venait d'entrer dans cette retraite qu'il a honorée jusqu'à sa fin par ses écrits, par la dignité de son caractère et par la constance de ses opinions ".

Cette troisième édition de 1868, est reproduite à plusieurs reprises en fac-similé :
En 1987, Histoire de la philosophie cartésienne [New York ; London : Garland. A Garland serie. Deux volumes in-8, 620+658 pp., 1987].

En 1970, Histoire de la philosophie cartésienne [Genève : Slatkine. 2 volumes in-8, VIII-621+661 p., 1970].

En 1972, Histoire de la philosophie cartésienne [Hidelsheim ; New York :  G. Olms. Deux volumes in-8, VIII-620+658 pp., 1972].

LA DETTE DE BOUILLIER A L'ÉGARD DE COUSIN.
Victor Cousin, en tant que membre du Conseil royal de l'Instruction publique, est intervenu en 1838-1839 dans la nomination de Francisque Bouillier à la chaire de Philosophie de la Faculté des Lettres de Lyon.

Cousin suit de près l'avancement du Mémoire qui doit concourir à la suite de la publication du sujet par l'Académie des Sciences morales et politiques [juin 1838] et est en relation épistolaire avec Francisque Bouillier. Victor Cousin, alors directeur de l'Ecole normale, dans une lettre en date du mercredi 8 janvier, le pousse à rédiger rapidement son Mémoire : " [...] Mandez-moi l'effet de votre cours : sa marche, ses progrès, le nombre de ses auditeurs.
Parlez-moi surtout de votre mémoire. J'y compte d'autant plus que plusieurs concurrents lâchent pied. Mesurez bien le temps, hâtez-vous et songez qu'une mention serait déjà bien honorable pour vous. Chacune de vos leçons est un chapitre de votre mémoire ".

Lorsque le Mémoire aura obtenu le prix, et qu'il faudra apporter des corrections pour en faire un livre, V. Cousin interviendra à nouveau :
" Mon cher Bouillier.
En vérité, je dois vous gronder. Comment ! au lieu d'être ravi de votre succès, vous vous agitez encore ! Occupez-vous de perfectionner votre mémoire, demandez à M. Damiron de vous en signaler les défauts essentiels, refaites les parties qu'il vous indiquera, et publiez à vos frais, s'il le faut, un ouvrage couronné par l'Académie. L'imprimerie royale n'a rien à voir avec des livres de philosophie. Faites comme tout le monde. Peu importe que votre livre se vende ou non, publiez-le pour qu'il serve la philosophie et vous honore. Le reste n'est rien. […] ". [24 avril 1841].

ÉLECTION DE BOUILLIER COMME CORRESPONDANT.
Compte tenu de la position dominante qu'il exerce au sein de la section de Philosophie à l'Académie des Sciences morales et politiques, Victor Cousin a joué un rôle déterminant dans l'élection de Francisque Bouillier comme correspondant de l'Académie des Sciences morales et politiques.

Les six personnalités qui occupent la place de correspondant ont été pour deux d'entre elles [Frédéric Jacquemont, Pierre Prévost] nommés en octobre 1832, et pour les quatre autres [Friedrich Schelling, Friedrich Schleiermacher, Jean Etienne Esquirol, James Prichard] élues beaucoup plus tardivement en janvier 1834.

Elles sont remplacées au fur et à mesure des décès, ou de modification de statut, comme c'est le cas pour Schelling qui, en mars 1835, devient associé étranger. Mais la politique de V. Cousin est de laisser les places qui se libèrent longtemps en vacance, de manière à pouvoir le plus possible maîtriser les remplacements.
Ainsi lorsque Pierre Prévost [1751-1839] décède en avril 1839, sa place reste vacante plus de trente mois. Elle est destinée à Francisque Bouillier, qui en étant élu le 23 avril 1842, devient le seul français à faire partie des correspondants.
En effet, Francisque Bouillier étant élu à la place 2, la section de philosophie pour les correspondants est alors composée de l'anglais William Hamilton [place 1] ; de l'allemand Christian August Brandis [place 3] ; de l'allemand Heinrich Ritter [place 4] ; de l'anglais James Prichard [place 6]. La place 5 est vacante depuis le décès d'Esquirol, début janvier 1834, et ne sera remplacée qu'en février 1847.

LES RÉSULTATS DU SCRUTIN.
Sur vingt-deux votants, Francisque Bouillier, dès le premier tour de scrutin obtient vingt et un suffrages. Hervé Bouchitté [1795-1861], un suffrage.
Joseph Marie Blanc Saint Bonnet [1785-1841], avocat et maire de Lyon, qui avait également été présenté par la section n'obtient aucun suffrage.

LA CARRIÈRE ANTÉRIEURE DE FRANCISQUE BOUILLIER.
Né à Lyon [département du Rhône], le 12 juillet 1813.
Ancien élève de l'École normale [1834], agrégé de philosophie [1837], professeur de philosophie au collège royal d'Orléans [1837-1839], docteur ès-lettres [1839], professeur de philosophie à la Faculté des Lettres de Lyon, nouvellement recréée [1839], doyen de la Faculté [1849].

LA CARRIÈRE ULTÉRIEURE DE FRANCISQUE BOUILLIER.
Après être resté près de vingt-cinq ans professeur de Faculté, Francisque Bouillier est nommé recteur de l'académie de Clermont [1864-1865], puis en 1865 Inspecteur général pour l'enseignement secondaire.
De 1867 à 1871, il est directeur de l'École normale supérieure. De 1871 à 1879 est  à nouveau Inspecteur général de l'Instruction publique. Est mis à la retraite en février 1879.
Le 11 décembre 1875, est élu membre titulaire de l'Académie des Sciences morales et politiques, section de philosophie [fauteuil 4].

Meurt le 25 septembre 1899, à Simandres [Département du Rhône].

© JJB 2010-11

 
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