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Esprit français et philosophie allemande Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Immanuel Hermann von Fichte [1796-1879], professeur de philosophie à l'Université de Tubingen, fils de Johann Gottlieb Fichte [1762-1814], publie en 1835 un petit écrit se rapportant en partie à l'esprit français et à la philosophie allemande, qui dit-il, avec humour, en s'adressant aux français dix ans plus tard " n'est vraisemblablement pas arrivé jusque chez vous ". Aussi il en reprend un passage qu'il cite plus tard dans l'Introduction à la traduction française, faite en 1845, par Francisque Bouillier de la : Méthode pour arriver à la vie bienheureuse.

ESPRIT FRANÇAIS ET PHILOSOPHIE ALLEMANDE.
" Ce qui distingue les Français dans leurs productions scientifiques, et ce qui a une liaison plus profonde qu'on ne le croirait avec la juste appréciation de la vérité, c'est la clarté, c'est l'achèvement harmonieux de l'idée, la rigueur de l'exposition, la netteté des définitions. En général, ils se roidissent moins que nous dans des conclusions extrêmes ;  ils se complaisent moins dans leur propre originalité ; et si les philosophes allemands, à cause de leur terminologie inflexible, de la négligence de leur exposition, semblent ne faire que des monologues avec eux-mêmes, les philosophes français sont continuellement en relations les uns avec les autres ; ils s'orientent et se corrigent sans cesse d'après la lutte des opinions. On croirait, en les lisant, assister à une conversation vive, où chaque parole, au milieu d'une assemblée animée, trouve certainement une réponse. Donc, quoique M. Cousin, dans cet ouvrage, soit obligé de se défendre contre les reproches, en partie absurdes, de quelques-uns de ses compatriotes, tout cependant y montre le commerce rapide des pensées et la vive influence immédiatement produite par ses écrits, tandis que chez nous, au milieu de la surabondance des idées et des tendances diverses, la plupart des philosophes parlent longtemps dans le désert. En ajoutant à cela, comme un don caractéristique de l'esprit français, la prompte compréhension et l'application heureuse de nouvelles idées, même à la condition de ne pas saisir un problème dans toute sa profondeur, il faut avouer que les Français possèdent précisément ce qui nous manque et dont l'acquisition devient de plus en plus urgente pour nous. En même temps il nous faut prendre garde d'abandonner à cette nation voisine, ce qui se développe si rapidement et si énergiquement, l'avantage de la pensée et de la profondeur scientifique.
C'est en cela que consiste l'importance de l'esprit français à l'égard de la philosophie allemande, et l'influence qu'il doit exercer sur nous. Au degré dans lequel les Français s'assimilent nos théories, nous pouvons reconnaître extérieurement le degré de clarté et d'achèvement scientifique de ces théories. Ils sont les premiers et les plus irrécusables juges de la clarté, de la maturité, de la justesse d'une idée. Si, de l'aveu de M. Cousin, il résulte que, sauf quelques pensées et quelques excitations générales, rien, pour ainsi dire, de la philosophie allemande n'a pénétré dans la pensée française, nous ne devons pas en attribuer seulement la faute aux Français, mais reconnaître que les grands résultats de notre philosophie n'ont pas encore été présentés dans toute la rigueur scientifique ni dans une exposition populaire ".

LE PETIT ECRIT D'I. H. FICHTE SUR L'ESPRIT FRANÇAIS.
Ce " petit écrit " comme le dit Immanuel Hermann von Fichte en parlant de son propre texte, a pour titre : Sur les conditions d'un théisme spéculatif à l'occasion de la préface de Schelling à l'ouvrage de Cousin sur la philosophie française et allemande, publié en 1835. Le texte, publié en allemand n'est pas traduit.
Il est produit par Fichte fils, alors âgé de trente-neuf ans, dans le cadre de l'intervention du philosophe allemand Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling concernant la philosophie de Victor Cousin.

SCHELLING-COUSIN.
Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling [1775-1854] a été tout d'abord  professeur de philosophie à Iéna [1800], puis à Würzbourg [1803]. Puis, après un long silence Schelling reprend l'enseignement à Munich [1827-1841].
Victor Cousin a rencontré pour la première fois Schelling à Munich, le 2 août 1818, au cours de son second voyage en Allemagne, et depuis lors est toujours resté en relation avec lui.
Schelling, alors âgé de quarante-trois ans, est à l'apogée de sa gloire Sa réputation retentit dans toute l'Allemagne ; il passe pour l'héritier de Fichte et de Kant.  Comme l'indique Barthélémy Saint Hilaire :  " [Schelling] est l'auteur d'un système d'identité absolue, qui passionne les esprits les plus sérieux. M. Cousin qui jouit de son commerce à Munich pendant près d'un mois, est bien près de devenir un de ses partisans ".
Toujours est-il que V. Cousin est plein d'attention à l'égard de Schelling, et qu'au moment du rétablissement de l'Académie des Sciences morales et politiques, Cousin veille à le faire élire dès 1834 correspondant de l'Institut royal, dans la section de Philosophie, puis dès que possible membre associé étranger [21 mars 1835].

HUBERT BEKKERS ET LES FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES.
Victor Cousin, en rassemblant, comme il le dit lui-même, un certain nombre d'articles insérés dans divers recueils périodiques de 1815 à 1826, compose des Fragments philosophiques, dont la première édition paraît en 1826.
Une seconde édition paraît en 1833 [Fragmens philosophiques, par V. Cousin. Seconde édition. Paris : Ladrange, libraire, quai des Augustins, 19. In-8, 1833. Avec une Préface de la deuxième édition, en date du 30 juin 1833, de soixante pages, I-XL. Cette préface entièrement nouvelle précède la reprise de la Préface de la première édition].
Comme il l'avait fait pour la première édition, Victor Cousin se préoccupe avec énergie de la diffusion de la seconde édition en France et à l'étranger, notamment par l'intermédiaire de comptes rendus.

C'est dans cette démarche générale qu'Hubert Bekkers [1806-1889], professeur de philosophie et directeur du lycée de Dillingen, en Bavière, fait paraître en 1834 : Victor Cousin über französische und deutsche Philosophie. [Stuttgart und Tübingen : J. G. Cotta. XXVIII+62 p., 1834]. Dans cet ouvrage, Bekkers traduit en allemand le texte de la Préface de la deuxième édition des Fragments philosophiques [1833]. Le livre de H. Bekkers est préfacé par Schelling.

COMMENTAIRE DE SCHELLING SUR LES FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES.
Le livre de H. Bekkers est préfacé par un assez long texte de Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling, de vingt-huit pages [I-XXVIII], dans lesquels ce dernier reprend point par point les positions de V. Cousin avec lesquelles il est en désaccord.

LE TEXTE D'IMMANUEL HERMANN VON FICHTE.
C'est dans le cadre de cet épisode de l'histoire philosophique franco-allemande qu' Immanuel Hermann von Fichte publie Sur les conditions d'un théisme spéculatif à l'occasion de la préface de Schelling à l'ouvrage de Cousin sur la philosophie française et allemande.

Et lorsque le même I. H. Fichte accepte auprès de Francisque Bouillier de préfacer la traduction de l'allemand en français du livre Anweisung zum seligen Leben oder auch die Religionslehre [Méthode pour arriver à la vie bienheureuse], de son père Johann Gottlieb Fichte, publié initialement en 1806, I. H. Fichte donc se plaît à inclure un de ses textes anciens qu'il avait publié justement en 1835, et qui se rapporte à cet épisode.

Ce qu'Immanuel Hermann von Fichte dit des différences entre l'esprit français et la philosophie allemande prend son sens dans l'opposition établie par Schelling entre la philosophie française et la philosophie allemande.
Pour Immanuel Hermann von Fichte, la pensée allemande aurait à apprendre de la démarche philosophique française, qui s'apparente à un dialogue permanent, et qui, si elle n'a pas toujours la profondeur souhaitable, a tout au moins le souci de la clarté.  

JJB 12-2010

 
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