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Damiron Philibert (1794-1862), funérailles, discours et personnalités Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Presque cinquante ans de carrière universitaire conduisant au poste de professeur de philosophie à la Sorbonne, complétés par la reconnaissance de l'Institut, croisent nécessairement plusieurs cercles sociaux. Une sorte de dictionnaire des personnalités aidera à mieux comprendre les références du discours d'Émile Saisset [1814-1863], prononcé au nom de la Faculté des Lettres de Paris lors des obsèques de Philibert Damiron le 13 janvier 1862. 
13 JANVIER 1862. LES OBSÈQUES DE DAMIRON.
Les obsèques de Philibert Damiron [1794-1862], né le 21 nivôse an II [10 janvier 1794], à Belleville-sur-Saône [Rhône] et mort dans la fin de l'après-midi du samedi 11 janvier 1862, en son domicile à Paris, rue de Tournon, alors qu'il est âgé de soixante-huit ans, ont lieu le surlendemain, le lundi 13 janvier. 

Philibert Damiron est enterré à Paris, au cimetière du Nord [cimetière Montmartre, entre l'Avenue des Anglais et la section 11], après la cérémonie religieuse qui s'est déroulée à l'église Saint-Sulpice.

LES CORDONS DU POËLE.
Les cordons du poêle, sont les cordons attachés au drap mortuaire [palium] qui recouvre le cercueil lors des obsèques. Par hommage, lors de la marche funèbre, ils sont tenus par les personnes du plus haut rang proches du défunt. 
Tiennent les cordons du poêle : Louis Francisque Lélut ; François Auguste Alexis Mignet ; Émile Saisset ; Jean Baptiste Jullien.

LOUIS FRANCISQUE LÉLUT.
Louis Francisque Lélut [1804-1877]. Médecin aliéniste à l'hôpital de la Salpêtrière.
Élu, dans la section de Philosophie de l’Académie des Sciences morales et politiques, le 20 janvier 1844, au fauteuil 2, rendu vacant par le décès de Joseph Marie Gérando [1772-1842], survenu le 10 novembre 1842, à Paris. 
Éloigné des positions « idéologiques » du spiritualiste Damiron, sa présence est commandée par le protocole : Louis Francisque Lélut est le président de l’Académie des Sciences morales et politiques, pour l'année 1862.

FRANÇOIS AUGUSTE ALEXIS MIGNET.
François Auguste Alexis Mignet [1796-1884], en tant que Secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences morales et politiques, depuis 1836.
Élu, dans la section Histoire générale et philosophique de l’Académie des Sciences morales et politiques, le 29 décembre 1832 [fauteuil 6], au moment du rétablissement de cette Académie.
Élu secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences morales et politiques, le 8 mai 1837, en remplacement de Charles Comte [1782-1837], décédé le 13 avril 1837, à Paris. Mignet démissionnera de cette fonction le 28 octobre 1882, pour des raisons de santé.
Élu membre de l’Académie française, le jeudi 29 décembre 1836, au fauteuil 20, rendu vacant par la mort de François Just Marie Raynouard [1761-1836], décédé le 27 octobre 1836, à Passy.

ÉMILE SAISSET.
Émile Saisset [1814-1863]. Ancien élève de l'École normale [1833], agrégation de philosophie [1836], docteur ès-lettres [1840], agrégé près la Faculté des Lettres de Paris [1843].
Depuis 1856, occupe la chaire d'Histoire de la philosophie à la Faculté des Lettres de Paris, occupée de 1845 à 1846 par Damiron.

Il sera élu un peu moins d'un mois plus tard, le 7 février 1863, à l'Académie des Sciences morales et politiques, section de Philosophie, [fauteuil 1], au premier tour de scrutin, au fauteuil rendu justement vacant par le décès de Damiron. Mais Saisset profitera peu de cette reconnaissance académique : il mourra dans l'année, le 27 décembre 1863.

Saisset s’était déjà présenté sans succès le 18 février 1860, dans la section de Morale, au fauteuil d'Alexis de Tocqueville [1805-1859], face à Adolphe Garnier [1800-1864] professeur de philosophie à la Faculté des Lettres de Paris.

JEAN BAPTISTE JULLIEN.
Jean Baptiste Jullien [1802-1886]. Ancien proviseur du lycée Napoléon [Henri-IV] [1854-1856]. 
Proviseur du lycée Louis-le-Grand, du 21 août 1856 au 26 août 1864. 
Damiron a été nommé professeur de philosophie à Louis-le-Grand en septembre 1830, en remplacement de Georges Ozaneaux [1795-1852], et y est resté en fonction jusqu'en 1837.

LES MEMBRES DE L'INSTITUT.
L'Institut est composé des cinq académies. Dans l'ordre canonique : Académie française ; Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ; Académie des Sciences ; Académie des Beaux-Arts ; Académie des Sciences morales et politiques.

Les membres de l'Institut présents sont : 
• de l'Académie française : Victor de Broglie, déjà de l'Académie des Sciences morales ; Saint Marc Girardin ; Villemain ; Vitet, déjà de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres].
• De l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres : Guigniaut ; Leclerc ; Naudet ; Wallon.
• De l'Académie des Sciences morales : Barthélemy-Saint-Hilaire ; Garnier : Giraud ; Reybaud ; Villermé.

Parmi les membres de l’Institut présents aux obsèques : 
• Charles Giraud [1802-1881]. Inspecteur général, enseignement supérieur, Droit [1861]. Élu membre de l’Académie des Sciences morales et politiques, section de Législation, le 30 avril 1842. 
• Victor Leclerc [1789-1865]. Doyen de la Faculté des Lettres de Paris, depuis octobre 1832. Professeur d’Éloquence latine à la Faculté des Lettres de Paris. Élu membre ordinaire de l’Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, le 7 février 1834. 
• Abel François Villemain [1790-1870]. Ancien professeur d’Éloquence française à la Faculté des Lettres de Paris. Élu membre de l’Académie française le 24 avril 1821. Élu secrétaire perpétuel de l'Académie française, le 11 décembre 1834.
• Louis René Villermé [1782-1863]. Médecin. Élu membre de l’Académie des Sciences morales et politiques, section d’Économie politique et statistique, le 29 décembre 1832. 
• Victor, duc de Broglie [1785-1870]. Homme politique. Membre libre de l’Académie des Sciences morales et politiques depuis 1833. Élu membre de l’Académie française, le 1er mars 1855.
• Joseph Daniel Guigniaut [1794-1877]. Archéologue et helléniste. Professeur honoraire du collège de France. Ancien élève de l'École normale [1811]. Ancien directeur de l'École normale [1830-1835]. Élu membre ordinaire de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en 1837. Élu secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en 1860.
• Adolphe Garnier [1801-1864]. Professeur de Philosophie à la Faculté des Lettres de Paris. Élu membre de l’Académie des Sciences morales et politiques, section de Morale, le 18 février 1860.
• Saint-Marc-Girardin [1801-1873]. Critique et homme politique. Élu membre de l’Académie française, le 8 février 1844.
• Ludovic Vitet [1802-1873]. Archéologue. Élu membre libre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le 15 décembre 1839. Élu membre de l'Académie française, le 8 mai 1845.
• Joseph Naudet [1786-1878]. Historien. Élu membre ordinaire de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le 22 août 1817.
• Henri Wallon [1812-1904]. Historien et homme politique. Ancien élève de l'École normale [1831]. Élu membre ordinaire de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le 22 novembre 1850. 
• Louis Reybaud [1799-1879]. Économiste et homme politique. Élu membre de l’Académie des Sciences morales et politiques, le 28 décembre 1850, section de Morale 
• Jules Barthélemy-Saint-Hilaire [1805-1895]. Député. Ancien professeur du collège de France dans la chaire de Philosophie grecque et latine. Élu membre de l’Académie des Sciences morales et politiques, section de Philosophie, le 26 mars 1839.  

AMIS ET CONFRÈRES.
Parmi les amis de Damiron et ses confrères :
• Toussaint Charles Boucley [1791-1877]. Ancien élève de l'École normale [1810].
• Arsène Danton [1814-1869]. Ancien élève de l'École normale [1832]. Inspecteur général, pour l'enseignement secondaire, Lettres [décret du 24 décembre 1858].
• Jean Pierre Charpentier [1797-1873]. Agrégé des Facultés pour les Littératures anciennes et modernes. Ancien inspecteur de l'académie de Paris [1843-1853].
• Louis Hachette [1800-1864]. Ancien élève de l'École normale [1819]. Libraire-éditeur. A édité plusieurs ouvrages de Damiron, notamment : Cours de philosophie [1832] ; l'Essai sur l'histoire de la philosophie en France au XVIIe siècle  [1846] ; Conseils et allocutions adressés à des enfants d'ouvriers et à leurs familles dans des distributions de prix d'une école de village. Nouveaux souvenirs d'enseignement [1862].
• Charles Gouraud [1823-après 1876]. Plusieurs fois lauréat des concours de l'Académie des Sciences morales et politiques. Docteur ès-lettres en 1848, a dédié sa thèse latine « Dissertatio de Carneadis philosophi academici vita et placitis » à Damiron.
• Jules Simon [1814-1896]. Ancien élève de l'École normale [1833]. Docteur ès-lettres en 1839, a dédié sa thèse française « Du commentaire de Proclus sur le Timée de Platon » à Damiron.
Fait partie de la série des enseignants qui suppléent Victor Cousin dans sa chaire d’Histoire de la philosophie ancienne : Damiron en 1830-1831 ; Hector Poret [1799-1864] en 1831-1838 ; Étienne Vacherot [1809-1897] en 1838-1839 ; et enfin Jules Simon [1814-1896] de 1839 à 1852. 
• Charles Weiss [1812-1864]. Ancien élève de l'École normale [1833]. 
• Étienne Vacherot [1809-1897]. Ancien élève de l'École normale [1827, École préparatoire]. Directeur des études à l’École normale [1838-1851]. Suppléant de Victor Cousin dans la chaire d'Histoire de la philosophie ancienne à la Faculté des Lettres de Paris, où il succède à Damiron.
• Adolphe Berger [1810-1869]. Ancien élève de l’École normale [1827, École préparatoire]. Damiron a fait partie de son jury de thèse de doctorat ès-lettres en 1840.
• Charles Delatour [1816-1871]. Ancien élève de l'École normale [1836].
• Francis Marie Riaux [1810-1883]. Ancien élève de l'École normale [1830]. Damiron a fait partie de son jury de thèse de doctorat ès-lettres en 1840.
• Eugène Rosseeuw Saint-Hilaire [1805-1889]. Professeur d'Histoire ancienne à la Faculté des Lettres de Paris, depuis juillet 1855.
• Alfred Mézières [1826-1915]. Ancien élève de l'École normale [1845]. Chargé du cours de Littérature étrangère à la Faculté des Lettres de Paris, depuis 1861.
• Charles Mallet [1807-1875]. Ancien élève de l'École normale [1826, École préparatoire]. Il rééditera en 1866 chez Hachette, comme troisième édition le Cours de droit naturel : professé à la Faculté des lettres de Paris, par Th. Jouffroy, édité par Damiron en 1843, puis en 1858.
• Eugène Géruzez [1799-1865]. Ancien élève de l'École normale [1819]. Professeur suppléant d'Éloquence française à la Faculté des Lettres. Secrétaire agent comptable de la Faculté des Lettres de Paris, depuis le 22 octobre 1852. 
• Auguste Poirson [1795-1871]. Ancien élève de l'École normale [1812], condisciple de Damiron reçu en 1813. Ancien proviseur du lycée Charlemagne [1837-1853].

LE CERCLE DES PROFESSEURS DE PHILOSOPHIE DES COLLÈGES PARISIENS. 
Au sortir de l'École normale, après un cycle d'études porté à trois ans en 1815, Damiron passe quelques années en province.
Après avoir soutenu à Paris sa thèse de doctorat ès-lettres en août 1816, Damiron est en 1816-1817, au collège communal de Falaise [département du Calvados ; académie de Caen] comme régent de seconde ; en 1817-1818, au collège de Périgueux [département de la Dordogne ; académie de Bordeaux], comme régent de rhétorique ; 
en 1818-1821 au collège royal d'Angers [département de Maine-et-Loire ; académie d'Angers], comme professeur de philosophie, en remplacement de Sébastien Gervais Héron [1763-1831] professeur de philosophie à Angers depuis 1811, nommé inspecteur d'académie.

Mais, en 1821, Damiron est nommé à Paris, sans affectation particulière, comme professeur suppléant de philosophie à Paris, pouvant enseigner selon les besoins dans tel ou tel collège. 
Il va entrer ainsi dans le groupe très restreint des enseignants de philosophie des quatre collèges royaux de la capitale : Jean Baptiste Maugras [1762-1830], titulaire et François Maugras, son neveu, agrégé, à Louis-le-Grand ; Georges Gabriel Mauger [1774-1861], à Henri-IV ; Aristide Valette [1794-signalé en 1857], à Saint-Louis ; Charles Millon [1754-1839], et Georges Ozaneaux [1795-1852], agrégé, à Charlemagne ; complété dans les deux collèges particuliers de plein exercice par  Vertueux Bousson [1796-1829] au collège Stanislas ; Marie Nicolas Bouillet [1798-1864] au collège Sainte-Barbe. 
Il convient de noter que Philibert Damiron, Georges Ozaneaux, Marie Nicolas Bouillet, tous âgés de moins de trente ans, sont d'anciens élèves de l'École normale, et qu'à ce titre, ils porteront dans leur enseignement les valeurs du spiritualisme cousinien destiné à supplanter un condillacisme encore soutenu dans les collèges par les professeurs titulaires.

Mais, en septembre 1824, au moment de l'accession au trône de Charles X, Damiron est provisoirement écarté de l'enseignement. Il collabore alors au Globe, Journal littéraire, créé par Paul François Dubois [1793-1874], Pierre Leroux [1797-1871] et l’imprimeur Alexandre Lachevardière [1795-1855]. Journal, ouvert sur le monde, qui connaîtra une forte notoriété, et dont premier numéro paraît le mercredi 15 septembre 1824. Damiron y publie régulièrement ses articles sur les principaux personnages philosophiques de son temps. 

Cependant en 1827, Damiron est réintégré et nommé au collège Bourbon [Condorcet] comme « agrégé » suppléant de philosophie, auprès de Jean Jacques Séverin de Cardaillac [1766-1845], titulaire de chaire.
En 1828, Damiron est nommé au collège Charlemagne. Et, enfin, en septembre 1830 devient titulaire de la chaire de philosophie au collège Louis-le-Grand, le collège royal le plus prestigieux de la capitale, en remplacement de Georges Ozaneaux [1795-1852], nommé recteur à Bourges, puis à Clermont.

LE CERCLE DES PROFESSEURS DE PHILOSOPHIE DE LA FACULTÉ DES LETTRES. 
Soutenue par Victor Cousin, la carrière de Damiron avance à grand pas : professeur suppléant en 1831 ; professeur adjoint en 1837 ; professeur titulaire en 1842. 
Rappelons qu'il y a à la Faculté des Lettres de Paris trois chaires de Philosophie : 

• Une chaire intitulée Histoire de la philosophie, appelée à l'origine Philosophie et Opinion des philosophes. Crée le 6 mai 1809, elle est confiée pour quelques mois à Emmanuel Pastoret [1755-1840], qui n'y fait aucun cours. 
Puis à Pierre Paul Royer-Collard [1763-1845] qui en est titulaire du 24 octobre 1810 au 4 septembre 1845, date de son décès.
Sans en être titulaires, plusieurs enseignants s'y succèdent : Charles Millon [1754-1839], comme adjoint de 1811 à 1814 ; Victor Cousin [1792-1867], comme suppléant à partir du 7 décembre 1815, puis comme adjoint de 1828 à 1830 ; Théodore Jouffroy [1796-1842], adjoint, de 1830 à 1837 ; Philibert Damiron [1794-1862], adjoint de 1837 à 1842 ; Adolphe Garnier [1801-1864] adjoint de 1842 à 1845.
Après le décès de Royer-Collard, survenu le 4 septembre 1845, le titulaire de la chaire d’Histoire de la philosophie moderne devient Damiron, du 9 décembre 1845 à 1852. 
En 1852, la chaire d'Histoire de la philosophie moderne prend le nom d'Histoire de la philosophie, à la suite de sa « fusion » avec la chaire d'Histoire de la philosophie ancienne qui est supprimée [et dont le titulaire était Victor Cousin].
Damiron continue d’être titulaire de la chaire d’Histoire de la philosophie, de 1852 au 16 octobre 1856. Ensuite, Émile Saisset [1814-1863], en est le titulaire du 29 novembre 1856 au 27 décembre 1863, date de son décès en fonction.

• Une chaire intitulée Philosophie. Créée le 19 septembre 1809, elle est confiée à Pierre Laromiguière [1756-1837] qui en sera le premier titulaire du 19 septembre 1809 au 12 août 1837, date de sa mort. 
Jean François* Thurot [1768-1832] sera suppléant puis adjoint du 13 décembre 1812 à 1824.
Après le décès de Pierre Laromiguière, survenu le 12 août 1837, le titulaire de la chaire de Philosophie devient Théodore Jouffroy [1796-1842], deuxième titulaire, du 28 novembre 1837 au mardi 1er mars 1842, date de son décès. 

• Une chaire intitulée Histoire de la philosophie ancienne. Créée en mai 1814, elle est confiée à Charles Millon [1754-1839], premier titulaire de mai 1814 à septembre 1830, date de sa mise à la retraite.  
Le deuxième titulaire est Victor Cousin de septembre 1830 au 7 mai 1852 [date de sa mise à la retraite], la chaire étant supprimée par décret le 24 novembre 1852. 

LE CERCLE DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES.
Un autre cercle auquel appartient Damiron est, grâce au soutien de V. Cousin, celui de l'Institut, avec son élection, à l'Académie des Sciences morales et politiques dès 1836, à l'âge de quarante-deux ans.
Présenté par la section de Philosophie, il est élu le 17 décembre 1836, au fauteuil 1, rendu vacant par la mort de Destutt de Tracy [1754-1836], décédé le 9 mars 1836.
Les différents candidats présentés par la section de Philosophie étaient [dans l'ordre alphabétique] Jean Jacques Séverin de Cardaillac [1766-1845] ; Philibert Damiron ; l'abbé François Joseph Xavier Receveur [1800-1854]. Sur la proposition de Victor Cousin avait été ajoutés à cette liste Adolphe Garnier [1801-1864] et Hyacinthe Azaïs [1766-1845].
Sur 21 votants, Damiron obtient 12 suffrages, Cardaillac, 6 ; Azaïs, 1.

Damiron s’était déjà présenté trois ans auparavant dans la section de Morale, mais simplement pour prendre date, le 6 avril 1833, à la succession du fauteuil 1, de Joseph Dacier [1742-1833], décédé le 4 février 1833, face à Théodore Jouffroy.
Il avait également été tenté de se présenter, en 1835, à la succession de Pierre Louis, comte Roederer [1754-1835], décédé le vendredi 18 décembre 1835, mais en avait été dissuadé par son ami Théodore Jouffroy.

Avec l'élection de Damiron, la section de Philosophie est alors composée comme suit : fauteuil 1, Philibert Damiron [1794-1862], élu le 17 décembre 1836 ; fauteuil 2, Joseph Marie Gérando [1772-1842], nommé par ordonnance royale le 26 octobre 1832 ; fauteuil 3, Victor Cousin [1792-1867], élu le 27 octobre 1832 ; fauteuil 4, Pierre Laromiguière [1756-1837], élu le 8 décembre 1832 ; fauteuil 5, William Frédéric Edwards [1777-1842], élu le 29 décembre 1832 ; fauteuil 6, François Joseph Victor Broussais [1772-1838], élu le 29 décembre 1832.

Au cours de ce quart de siècle de vie académique, Philibert Damiron produit un grand nombre de Mémoires et de Rapports, encore pour quelques uns d'entre eux réédités de nos jours, et dont certains serviront de points d'appuis à son activité éditoriale : Mémoires pour servir à l'histoire de la philosophie au XVIII ème siècle [1858-1863]. 

L'ABSENCE DE VICTOR COUSIN.
À sa retraite forcée, en mai 1852, Victor Cousin [1792-1867], professeur titulaire de la chaire d'Histoire de la philosophie ancienne, à la Faculté des Lettres de Paris, de 1830 à 1852, a obtenu cependant, mesure très exceptionnelle, de garder ses appartements de fonction à la Sorbonne, où il demeure avec sa bibliothèque personnelle d'environ trente mille imprimés et cinq cents incunables.
À partir de novembre 1861, V. Cousin se rend dans le midi, à Cannes, pour y soigner, dit-il, sa gorge malade. Il s'y retrouvera chaque hiver, jusqu'en 1867. Il y décède, d'une congestion cérébrale, le 14 juillet 1867, à cinq heures du matin.

Victor Cousin est tenu au courant de la mort de Philibert Damiron, notamment par une lettres d'Émile Saisset, rédigée le 13 janvier 1862, le soir même des obsèques : « Mon cher maître, Nous venons de remplir un devoir bien douloureux, en conduisant au cimetière Montmartre votre fidèle disciple, votre cher camarade et ami, M. Damiron. C’est M. Lélut qui a porté la parole au nom de l’Institut. Désigné tardivement par le doyen, j’ai dû, en quelques heures, me recueillir et tracer à la hâte quelques pages, où il y a un désordre et une émotion trop aisés à expliquer. Que n’étiez-vous là pour rendre à M. Damiron un témoignage digne de lui ! J’en ai exprimé le regret en votre nom, bien sûr de répondre à vos sentiments […] ».

L'ÉCOLE NORMALE EN 1833.
1833, c'est l'année où, ancien élève du collège de Montpellier [Hérault], Émile Saisset est « par la chance heureuse du concours » l'un des quinze élèves reçus à l'École normale, pour suivre à Paris, comme pensionnaire, une scolarité de trois ans. 

Sont reçus en 1833, à l'École normale, dans l’ordre alphabétique : Jean Arnault [1814-1858] ; Eugène Barroux ; Pierre Boutron [1813-1874] ; Vincent L. Joguet [1815-1874] ; Joseph Landry ; Alfred Lorquet [1815-1883] ; Gustave Madol ; Louis Monnier [c.1813-1855] ; Numa Morel [ -1885] ; Eugène Édouard Morin [1814-1876] ; Émile Saisset [1814-1863] ; Jules Simon [1814-1896] ; Joseph Vignot ; Charles Weiss [1812-1864] ; Jean Yanoski [1813-1851]. 
 
LE DISCOURS D'ÉMILE SAISSET AUX FUNÉRAILLES.
Après les prières de l’Eglise, qui ont été dites à Saint-Sulpice, le cortège s’est dirigé vers le cimetière Montmartre où deux discours ont été prononcés, l’un par M. Lelut, au nom de l’Institut, l’autre par M. Emile Saisset, au nom de la Faculté des lettres de Paris. Nous reproduisons le discours de M. Saisset qui a été écouté avec une attention religieuse et la plus vive émotion. 
 
« Messieurs, 
« Qui nous eût dit, il y a quelques jours, quand nous serrions, au nouvel an, la main de M. Damiron, lui souhaitant et espérant pour lui de longues années de travail et de bonheur, et nous réjouissant de le retrouver plein de force et comme rajeuni, au retour de cette modeste retraite de Chantilly où il goûtait près d’une sœur bien aimée, compagne dévouée de toute sa vie, des loisirs si calmes et si doux, qui nous eût dit que nous viendrions aujourd’hui, en face d’une mort soudaine et prématurée, confondre nos regrets et nos larmes ? Comment trouver, dans la surprise et l’émotion  d’un coup si cruel, des paroles dignes de vous et dignes de lui ? Il faut pourtant essayer de dire quelques mots, de rassembler quelques souvenirs. 

[EN L'ABSENCE DE VICTOR COUSIN].
En l’absence du professeur illustre, hôte et honneur de la Sorbonne, qui est allé demander au ciel du Midi le rétablissement d’une santé glorieusement consumée au service de l’enseignement et de la science, de ce maître de nos maîtres qui se fût fait un pieux devoir de rendre témoignage à l’un de ses plus fidèles et de ses plus chers disciples, il faut que le dernier venu dans la Faculté essaye de payer son tribut de reconnaissance et de douleur à celui qui fut l’initiateur et le guide de sa jeunesse et dont il est le trop peu digne successeur. 

[L'ÉCOLE NORMALE EN 1833].
« Quand la chance heureuse d’un concours nous amena, mes camarades et moi, du fond de nos provinces à l’École normale en 1833, une des joies que nous promettait cette grande et chère école, c’était de recevoir les leçons de M. Damiron. Nous ne connaissions de lui que l’écrivain. Nous savions qu’il avait enseigné la philosophie, et qu’après avoir été persécuté à cause d’elle, il avait continué de la propager et de la défendre dans le Globe, à côté de ses deux meilleurs amis, le publiciste au cœur généreux, à la plume vaillante et acérée, M. Dubois, le philosophe aux pensées vastes et hardies, le contemplateur pénétrant et l’interprète lumineux des profondeurs de la conscience humaine, M. Jouffroy. Nous avions lu et admiré ces études si ingénieuses, si délicatement impartiales qui, réunies, présentaient un tableau élégant, fidèle et animé des écoles philosophique du dix-neuvième siècle : nous n’en étions que plus empressés de connaître en M. Damiron l’homme et le professeur.
A peine avions nous assisté à deux ou trois de ses conférences, qu’il nous avait gagné le cœur. Sa parole, sa doctrine, sa personne inspiraient un sentiment qui s’en va, dit-on chaque jour, le respect et cette première impression ne tardait pas à se tempérer d’un sentiment plus doux, l’affection. M. Damiron comprenait l’enseignement comme un sacerdoce. Il y portait une gravité, un recueillement, une sollicitude, une défiance de lui-même, des soins et des scrupules vraiment religieux. De là ces mille précautions de méthode qui paraissaient excessives à notre inexpérience, de là cette parole timide et contenue, mais pleine de force et d’accent, qui, craignant sans cesse d’aller au delà ou de rester en deçà du vrai, revenait sur elle-même, se corrigeait, s’atténuait, se nuançait, jusqu’à ce qu’enfin fût satisfaite cette délicatesse exquise de conscience qui formait, avec la sagacité ingénieuse de l’esprit, le caractère distinctif de M. Damiron.

[LA CARRIÈRE DE DAMIRON]. 
Tel nous l’avions connu, aimé, respecté à l’École normale, tel nous le retrouvâmes, quelques années après, à la Sorbonne où il succédait à Jouffroy. Les résultats de cet enseignement sont consignés dans un livre excellent par la science et par le style, l’Histoire de la philosophie au XVIIe siècle ; mais où M. Damiron avait mis plus que sa science et son talent, où il avait mis toute son âme, c’est dans la suite de ses discours d’ouverture qui composent à eux seuls un autre livre, aussi solide que le premier et plus touchant. C’est pendant les vacances que M. Damiron écrivait ces discours. Retiré à la campagne avec sa sœur, près de vieux amis, c’est là, sur les bords tranquilles de la Mayenne, qu’il se complaisait, dans ses longues promenades solitaires, à les préparer en silence et à les méditer, entre sa bonne conscience et Dieu toujours présent à sa pensée et à son cœur. Il choisissait volontiers quelque problème de morale ou de religion, étranger en apparence au sujet de son cours ; il parla de la providence, de la grâce, de l’épreuve, du mystère, de la douleur. Tout pénétrés d’une conviction profonde et d’une sorte de pieuse onction, ces discours élevaient et transformaient le sévère enseignement de la Faculté. La Sorbonne devenait un temple, et le professeur y montrait dans sa personne, avec le caractère du philosophie qui ne l’abandonnait jamais, quelque chose de l’auguste caractère du prédicateur.
Plus les années mûrissaient l’âme de M. Damiron, plus se marquait dans toutes ses paroles ce caractère particulier de foi et de piété. Il le portait jusques dans les soutenances du doctorat, surtout quant il sentait le besoin de défendre contre une attaque habile quelqu’une de ces chères idées spiritualistes qui étaient pour lui comme une religion. Alors la force de la conviction déliait sa langue toujours un peu rebelle et surmontait  son invincible timidité. Il touchait, il imposait, il persuadait, il était éloquent. 

[L'ÉLOQUENCE QUI VIENT DE LA FOI].
Cette éloquence involontaire qui vient de la foi, jamais il ne l’a mieux rencontrée que dans un autre enseignement qu’il s’était imposé pendant les mois de loisir où il vivait, à la campagne, parmi les ouvriers d’une manufacture et les paysans. Là, le professeur de la Faculté des lettres de Paris se fait instituteur primaire, il aimait, disait-il, à avoir sa Sorbonne des champs ; presque semblable en cela à cet illustre chancelier de l’Université de Paris qui, après avoir écrit de beaux traités de la plus fine et la plus profonde théologie, voulut terminer sa carrière en enseignant à lire aux petits enfants. Cette espèce d’enseignement primaire par voie de lectures et d’exhortations a donné naissance au dernier écrit de M. Damiron, qui n’est pas le moins précieux de tous, sous ce titre : Conseils adressés à des enfants d’ouvriers et à leurs familles dans les distributions de prix d’une école de village. M. Damiron a pu déployer ailleurs des dons plus brillants, une science plus vaste et plus raffinée ; jamais il n’a mieux exprimé ce qu’il y avait de plus exquis et de plus excellent dans sa nature ; jamais il n’a été plus touchant, plus doux, plus ingénieux, plus persuasif, plus aimable ; jamais il n’a plus été lui-même.
Agréez, mon bon et cher maître, ce sensible hommage d’un élève qui vous fut cher. D’autres parleront de vos titres à une renommée durable dans les lettres et dans la philosophie. Il nous appartenait aujourd’hui, à nous, vos collègues et vos élèves, de nous souvenir surtout de votre personne et de votre enseignement. Nous en particulier, professeur de philosophie, nous avons besoin de penser à vous pour nous confirmer en face de la mort dans ces nobles doctrines spiritualistes, qui de votre esprit étaient passées dans votre cœur, s’étaient étroitement unies à tout votre être moral, et faisaient paraître en vous un vivant témoignage de leur excellence et de leur force immortelle. 

[LE SPIRITUALISME LE PLUS SINCÈRE].
Vous resterez pour nous le type le plus pur et le plus complet du spiritualisme le plus sincère, le plus efficace et le plus vrai. Chaque fois que nous sentirons chanceler une de nos convictions philosophiques, nous nous raffermirons en songeant à votre constance et à votre sérénité dans la foi. Votre souvenir nous dira que la bonne philosophie est celle qui forme les bons esprits et élève les belles âmes, celle qui donne la dignité du caractère, la modération des désirs, le calme et la fermeté de la conscience, une charité modeste et douce, indulgente aux autres et sévère seulement pour soi ; une vie pure, innocente, utile, respectée, et, au delà de la vie terrestre, l’espérance en un Dieu juste et bon. 

RÉFÉRENCE.
Le texte d'Émile Saisset, paru initialement dans le Journal général de l'Instruction publique est imprimé, est publié en tiré à part : [Paris : Imprimerie de P.-A. Bourdier et Cie. In-8, 7 p., 1862].

Louis Francisque Lélut [1804-1877], au nom l'Institut et plus particulièrement de l'Académie des Sciences morales et politiques, dont il est pour l'année 1862, le Président, prononce également un discours.
Le texte de Francisque Lélut, paru initialement dans les Comptes rendus des Séances et travaux de l'Académie des Sciences morales et politiques, est publié en tiré à part : [Paris : Institut impérial de France. In-4, 5 p., 1862].
 
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