Accueil arrow Philo19 arrow Victor Cousin arrow Charles Renouard : Éloge funèbre de Victor Cousin

Tous les articles

Charles Renouard : Éloge funèbre de Victor Cousin Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

Le 14 janvier 1867, à Cannes, vers cinq heures du matin, Victor Cousin [1792-1867], dans son sommeil, meurt d’une apoplexie, dont la crise a débuté la veille. Il est âgé de soixante-quatorze ans : il aurait eu soixante-quinze ans, le 28 novembre 1867. De nombreux éloges mortuaires sont prononcés. D’une part le 19 janvier à l’annonce de son décès ; d’autre part à ses funérailles le 24 janvier avec les discours de Sylvestre de Sacy, d’Esquirou de Parieu, d’Henri Patin. Mais les éloges célébrant la mémoire de Victor Cousin sont bien plus nombreux, et ils se prolongent jusqu’en 1868.

Le discours de Charles Renouard [1794-1878], conseiller honoraire à la Cour de cassation, en janvier 1868, est un discours d’usage. Il est prononcé au moment de l’installation de Renouard comme président de l’Académie des sciences morales et politiques pour l’année 1868, chargé à ce titre de prononcer l’éloge des membres de la société, disparus au cours de l’année 1867, à savoir le philosophe Victor Cousin [1792-1867], pair de France de 1832 à 1848,  et l’homme politique et ancien ministre Charles Marie Tanneguy Duchâtel [1803-1867].

L’ancien avocat Charles Renouard a été élève de l’École normale dont il a suivi la scolarité en 1811-1812 et en 1812-1813. Il a pu y connaître Victor Cousin nommé à l’École en octobre 1810,  Charles Loyson [1791-1819] et Épagomène Viguier [1793-1867] tous deux anciens élèves de l’École normale [1811] ; Théodore Jouffroy [1796-1842] et Jean Philibert Damiron [1794-1862] tous deux anciens élèves de l’École normale [1813], et tous deux membres de la section de philosophie de l’Académie des sciences morales et politiques.

Il cite également les professeurs de philosophie de l’époque : Pierre Laromiguière [1756-1837], professeur titulaire de la chaire de Philosophie à la Faculté des lettres de Paris [1809-1837] dès la création de l’Université ; l’helléniste François Thurot [1768-1832], suppléant puis professeur-adjoint de Pierre Laromiguière ; Pierre Paul Royer-Collard [1763-1845], professeur titulaire de la chaire d’Histoire de la philosophie moderne, dont V. Cousin sera le suppléant en 1815.

Dans ce texte, Charles Renouard fait aussi référence au prix triennal de philosophie, créé par l’Académie des sciences morales et politiques en 1865, à l’initiative de V. Cousin, prix Victor Cousin, destiné à récompenser un Mémoire portant sur l’histoire de la philosophie ancienne.

 

« […] L’année 1867 restera une date douloureuse dans l’histoire de notre Académie ; car elle a été marquée par la perte de Cousin et de Duchâtel. Quoique déjà on vous ait si bien parlé d’eux, permettez-moi de vous en entretenir à mon tour, et de mêler à l’hommage qui leur est dû quelques souvenirs d’amitié.

Le nom de Victor Cousin demeurera une des illustrations de notre siècle. Il a été un de ces nobles esprits dont la place, si élevée qu’elle ait pu être durant leur vie, se marque encore mieux après qu’elle a reçu le sceau de la mort. Les contemporains ne sont complètement aptes à mesurer la grandeur qui les surpasse. Dans la familiarité d’un commerce quotidien avec les hommes supérieurs, on s’aperçoit trop aisément qu’on a de commun avec eux le fond des idées courantes, et ces menus détails de la vie, ces imperfections, ces bonnes inspirations aussi, sur lesquels il s’en faut d’assez peu que nous ne nous ressemblions presque tous.  Le temps efface ces similitudes, pour ne laisser en saillie les traits dominants.

Ceux d'entre vous à qui une longue vie est réservée entendront plus d'une fois nos petits-enfants devenus hommes leur dire avec une curiosité admirative : vous avez connu Victor Cousin ; et, parmi les noms que nous vénérons, le sien ne sera pas seul ainsi prononcé. 

Nous tous qui sommes ici, nous avons appris, par l'expérience de nos communications avec lui, combien il était facile à connaître ; et nous ne risquerons pas de nous tromper quand nous porterons témoignage de sa puissance de raison et des larges aspirations de son âme. Je reste un de ceux qui, dès les luttes de nos concours de collèges, l'acceptaient comme un des princes de la jeunesse et présageaient sa future domination des esprits. Je l'ai vu à l'école normale, à une époque de crise pour la philosophie, dans une de ces phases où s'agite et se marque le perpétuel antagonisme de ses deux tendances. Il s'agissait alors d'opter entre les doctrines expirantes du XVIIIe siècle et le franc retour au spiritualisme et à ses conséquences. C'était le moment où, dans nos cours publics, l'aimable et persuasif Laromiguière défendait, avec son admirable bonhomie, relevée par tant de malice et de grâce, et au prix, il est vrai, de plus d'une concession, les théories encore régnantes, que soutenaient avec lui et moyennant aussi des restrictions et réserves, les doctes et sobres enseignements du timide et fier Thurot ; tandis que, dans le camp opposé, le bon sens, si puissamment armé, de Royer-Collard, pressait et multipliait ses graves et éloquentes attaques. J'ai vu Cousin à l'instant où il prenait parti sur ces hautes questions, et les débattait, pour ne nommer que des morts, et quelques morts seulement, avec Loyson, avec le modeste Viguier, tendrement attaché à Cousin, et dont la perte récente est un des deuils de cette année, puis avec des hommes plus jeunes, dont la mémoire est chère à l'Académie, Jouffroy, Damiron. 

D'autres ont dit, d'autres diront, bien plus complètement que moi, comment les limites de la sage philosophie écossaise, objet, après Port-Royal, de la prédilection de Royer-Collard, étaient trop étroites pour l'âme ardente de Cousin, et avec quelle liberté de jugement, quelle hauteur de pensée, il se lança dans la discussion des problèmes soulevés par l'école allemande dans les origines de la philosophie française, dans Platon et l'antiquité, dans la proclamation de l'éclectisme, doctrine, ou plutôt méthode, souvent incomprise et faussement définie, et qui, éminemment tolérante et juste, se donne pour mission de démêler et de signaler, même dans les systèmes que l'on réprouve, et dont on se porte hautement l'adversaire, les vérités qui s'y trouvent engagées, et sans la présence et le passeport desquelles l'erreur n'aurait jamais obtenu assez de crédit pour valoir la peine d'être combattue. 

Personne ne parlera de Cousin sans insister, avant tout, sur les admirables travaux par lesquels il a éclairé l'histoire de la philosophie, et sur ceux qu'il a suggérés ou conseillés à ses habiles disciples en les appelant à parcourir cette large voie. 

Dans cette chaire de la Sorbonne qui a été, pour lui et pour d'autres, un lieu de gloire, ceux qui l'ont entendu peuvent se rappeler que sa parole, quelquefois un peu obscure et enveloppée au début, s'éclairait et, ce qui est plus notable, se calmait en s'échauffant, puis partait en éclats d'éloquence. Il me semble que ce souvenir de plus d'une de ses leçons offre comme une image et un symbole de l'histoire de son talent d'écrire. Dès ses premières oeuvres, une rare élégance s'unissait à une gravité magistrale et à une verve entraînante : car il a toujours respecté et prisé très-haut les belles formes du langage ; mais des obscurités, des germanismes, des à-peu-près nuisaient parfois à la manifestation de sa pensée, et la critique prétendait qu'il était de difficile lecture. Plus il a parlé et écrit, plus la clarté et la simplicité sont venues ; sa persévérante poursuite de l'expression vraie et naturelle a été récompensée. Il avait de bonne heure quitté, comme il le disait lui-même, Rousseau pour Pascal ; chaque jour augmentait l'intimité de son commerce avec les premières parties du XVIIe siècle ; et il est devenu, de progrès en progrès, un des grands écrivains, un des grands artistes, qui honorent le plus la littérature française 

Chacun sait combien il aimait à vivre en pleine atmosphère du XVIIe siècle ; comme il se plaisait dans ses salons ; comme il se passionnait pour ses héros, et surtout pour ses héroïnes. Leurs entretiens le reposaient de travaux plus austères ; et ses délassements nous ont valu des chefs-d'oeuvre.

Je m'arrête, quand j'aurais encore tant à dire si je voulais entrer dans la vie publique de M. Cousin ; ou vous parler de l'impulsion qu'il a donnée aux études philosophiques et à la propagation de l'instruction ; ou vous entretenir de sa généreuse éloquence à la tribune de la Chambre des pairs. Je crains d'avoir trop oublié que je comptais seulement vous adresser quelques mots. 

Disons, en terminant, que la vie académique de notre illustre Confrère a été, vous le savez tous, active et féconde. Assidu à nos séances, il aimait à prendre la parole sur nos lectures, et apportait un soin particulier dans le choix de nos sujets de prix. Sa vivacité de conception, l'étendue de sa science, l'irrésistible attrait de sa conversation familière, son improvisation toujours prête, le faisaient se plaire dans nos discussions qu'il animait si bien. Permettez-moi de dire que cet exemple est bon à suivre ; et que nous aurions tort de trop nous abstenir des observations qui donnent de l'intérêt et de la vie à nos travaux. 

M. Cousin a voulu rester toujours présent au milieu de nous et de nos successeurs par le prix qu'il a fondé et dont il vous a fait juges. C'est un titre de plus à notre reconnaissance. La durée de sa mémoire n'en avait pas besoin pour ne jamais périr dans notre Académie. » 

 
Suivant >