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1830. Manuels de philosophie : recommander, sans prescrire Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Dans le premier ministère du règne de Louis-Philippe, le duc Victor de Broglie [1785-1870] est ministre de l’Instruction publique et des cultes, du 11 août 1830 au 2 novembre 1830. Le 6 octobre 1830, il adresse aux recteurs une Circulaire relative aux recommandations d’ouvrages de philosophie, manifestement inspirée par V. Cousin.
CIRCULAIRE RELATIVE AUX RECOMMANDATIONS ET ADOPTIONS DES OUVRAGES DE PHILOSOPHIE POUR L’ENSEIGNEMENT DES COLLÈGES.
Aux recteurs.
Monsieur le recteur, plusieurs professeurs des diverses académies du royaume m’adressent des demandes pour obtenir que leurs ouvrages soient adoptés par l’Université dans tous les établissements d’instruction publique où il y a un cours de philosophie ; je vous prie de vouloir bien faire connaître aux professeurs de philosophie de votre académie qui seraient dans le cas de m’adresser de semblables demandes quels sont mes sentiments et les règles de l’Université à cet égard.
Il est évident aujourd’hui que l’adoption de tout système philosophique par l’autorité est aussi préjudiciable à la philosophie elle-même que contraire au principe de la liberté d’enseignement. L’Université ne prescrit donc et n’exclut aucun système, et en général elle renvoie ceux de ses professeurs de philosophie qui publieraient leurs leçons devant le tribunal de l’opinion et des juges compétents en ces matières. Elle n’adoptera pour ses écoles aucun ouvrage particulier de philosophie, quelque distingué qu’il puisse être.
Mais si l’Université n’adopte aucun ouvrage et maintient toute liberté d’enseignement, bien entendu dans les limites du sens commun et de la morale publique, elle pense qu’il est aussi de son devoir d’encourager par de justes distinctions les professeurs de philosophie qui produiraient des écrits remarquables et capables de servir la science sous quelque rapport, en contribuant à son avancement ou à sa propagation ; elle ne croit pas non plus sans utilité de proposer avec prudence et circonspection des guides éprouvés aux jeunes régents de philosophie dont le temps et l’expérience n’auraient pas encore mûri et fixé l’enseignement. Elle recommande donc les ouvrages qu’après un examen approfondi elle juge dignes d’attirer l’attention des maîtres et de servir les études des élèves. Nulle recommandation ne peut être accordée que sur un rapport motivé et écrit d’un inspecteur central, et sur celui du conseiller chargé de ce qui concerne la philosophie et après délibération du conseil. L’auteur de l’ouvrage recommandé est autorisé à faire de cette recommandation l’usage qu’il lui plait.
L’encouragement de la recommandation, distribué avec mesure et discernement, est une source perpétuelle d’émulation parmi les membres du corps enseignant, tandis que l’adoption exclusive est un privilège qui désespère celui qui ne l’obtient pas et peu à peu endort celui qui l’obtient. En retranchant l’adoption, et en lui substituant la simple recommandation, aux conditions déterminées ci-dessus, l’Université se propose de concilier les droits sacrés de la liberté de l’esprit humain et les droits non moins légitimes du mérite et du talent laborieux.
Recevez, etc.
Le ministre secrétaire d’Etat de l’instruction publique et des cultes,
Duc de Broglie.

RECOMMANDER SANS PRESCRIRE.
La nouvelle politique libérale instaurée par l’arrivée au pouvoir de Louis-Philippe s’applique aussi à l’enseignement.
1.Prescrire serait du même coup exclure, selon la figure classique : toute détermination est négation.
2. Prescrire serait préjudiciable à la philosophie elle-même.
3. Prescrire serait contraire à la liberté de l’enseignement.
4. La prescription serait : « Un privilège qui désespère celui qui ne l’obtient pas et peu à peu endort celui qui l’obtient ».

LES TRIBUNAUX.
1.Celui de l’opinion.
2. Celui des juges compétents, autrement dit des professeurs de philosophie.

LES AVANTAGES DE LA RECOMMANDATION.
1.La recommandation permet de distinguer les professeurs de philosophie qui  produisent des écrits remarquables. Et provoque l’émulation. Permet de satisfaire « les droits légitimes du mérite et du talent laborieux ».
2. La recommandation permet de signaler des ouvrages pouvant servir de guide aux jeunes professeurs qui n’ont pas encore toute l’expérience nécessaire. D’autant qu’on va assister à un renouvellement du corps professoral, lié à la mise à l’écart des enseignants trop proches de la Restauration.
3. La recommandation permet de servir les intérêts des élèves.

SELON DES PROCEDURES RIGOUREUSES.
« Nulle recommandation ne peut être accordée que sur un rapport motivé et écrit d’un inspecteur central, et sur celui du conseiller chargé de ce qui concerne la philosophie et après délibération du conseil  », autrement dit le Conseil royal de l’Instruction publique, où Victor Cousin vient d’être nommé [vendredi 6 août 1830] pour représenter la philosophie

CE QUI EST MIS EN CAUSE.
Ce qui est mis en cause, c’est la prescription de manuels :

1. Que ce soit les anciens manuels de philosophie rédigés en latin, proches d’un cartésianisme christianisé, réédités à de nombreuses reprises à la fin du XVIIIème siècle et même dans la première moitié du XIX ème siècle jusqu’en 1847, connus sous le nom d’Institutionnes philosophicae [Institutions philosophiques] en cinq volumes, publiées en 1782, par le père Joseph Valla [vers 1720-1790], prêtre de l’Oratoire, ou encore Philosophie de Lyon, Philosophie de Toul, ou encore Institutions philosophiques de Seguy. Le contenu de ces manuels, qui font suite à des Institutions  théologiques, peut légèrement différer d’un diocèse à l’autre.

2. De même, bien que dans une toute autre perspective, ce qui est mis en cause c’est la position de ceux qui sont partisans d’un seul manuel officiel, comme le proposait, dès 1818, un Georges Gabriel Mauger, professeur de philosophie au Collège royal de Bourbon et qui, s’appuyant sur la philosophie écossaise, souhaitait  réorganiser l'enseignement de la philosophie exclusivement d'après la philosophie de Thomas Reid et de Pierre Paul Royer-Collard. Position extrême combattue par V. Cousin dans le Journal des savants, dès février 1819.

EN DERNIERE INSTANCE : V. COUSIN ET LE CONSEIL ROYAL.
Formellement, la recommandation ne peut provenir que de l’avis favorable d’un « inspecteur central » confronté à  l’avis favorable du conseiller chargé de la philosophie au sein du Conseil.

Ce conseiller, c’est Victor Cousin. En effet dès le 6 août 1830, quelques jours à peine, après la Révolution de Juillet,  sur proposition de Louis Pierre Edouard Bignon [1771-1841], député et Commissaire provisoire du département de l’Instruction publique [3 août-11 août 1830] V. Cousin a été nommé, par l’ordonnance de Louis-Philippe d’Orléans, duc d’Orléans, Lieutenant général du Royaume, membre du Conseil royal de l’Instruction publique, pour représenter la philosophie.
Le Conseil royal de l'Instruction publique, présidé par le ministre de l’instruction publique, est alors composé de huit personnes  : Abel François Villemain pour les lettres, et qui est en même temps le vice-président permanent du Conseil de l’Instruction publique ; Louis Jacques Thénard pour la médecine ; Siméon Denis Poisson pour les mathématiques ; Pellegrino Rossi pour l’économie politique, Saint-Marc Girardin pour l’histoire ; Paul François Dubois, pour la littérature.

C’est donc V. Cousin, qui en dernière instance, décidera de la recommandation.

© JJB 11-2010

 
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