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Les Divinités païennes du Père Gautruche [s. j.], 1714 Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Sur les plus de cent soixante rééditions de « l’Histoire poétique pour l'intelligence des poëtes et autheurs anciens », du Père Pierre Gautruche, moins d’une dizaine sont ornées d’un frontispice. Il s’agit généralement de conforter par l’image, le titre de l’ouvrage et, précisément ici, par le côté un peu fruste du dessin, d’indiquer qu’on a affaire à un livre de mythologie destiné aux écoliers. 
L’HISTOIRE POÉTIQUE POUR L’INTELLIGENCE DES POÈTES ANCIENS.
Tout en haut du frontispice, une banderole porte, en abrégé, le titre de l’ouvrage qu’il illustre : Histoire poétique par le Père Gautruche.
En 1714, ce livre est une réédition d’une œuvre parue initialement soixante-dix ans plus tôt, en 1645, à Caen, chez Jean Cavelier, imprimeur du Roi et de l’Université, sous le titre « L'Histoire poétique pour l'intelligence des poëtes et autheurs anciens ». Il reparaîtra, sans changement, chez le même éditeur, en 1725, avec le même frontispice. 
L’auteur, Pierre Gautruche [1602-1681] est un père Jésuite qui à l’époque s’était fait un nom comme philosophe et comme professeur de mathématiques.
 

 

 

 
Cet ouvrage à destination scolaire, présente de manière ordonnée la mythologie des Latins, avec leurs Divinités [Saturne, Cibélé, Jupiter, Junon, Apollon, Diane, Bacchus, Mercure, Vénus, Aurore, Neptune, etc.] ; leurs Demi-Dieux, ainsi que les honneurs qui leur étaient rendus.
Ainsi est-il tout à fait légitime que le frontispice d’un tel ouvrage représente une Assemblée des Dieux. 

L’ASSEMBLÉE DES DIEUX.
Les divinités assemblées, pour les besoins de la cause, occupent l’espace en trois grandes parties bien distinctes.

Tout en haut, au centre, le couple Jupiter-Junon ; lui brandissant « le foudre » aux trois éclairs ; elle, tenant le paon à la queue éployée.
Sur notre gauche, Neptune armé de son trident semble attendre des ordres. Un peu en retrait, Mercure, au chapeau ailé, tient le caducée, baguette de laurier surmontée de deux ailes, autour de laquelle s’enroulent symétriquement deux serpents enlacés.
Sur notre droite, Apollon avec sa couronne de lauriers, et dont la lyre est bien visible.

À leurs pieds, se prélassant, confortablement étendu sur les nuées, Bacchus, tend sa coupe. Une simple ceinture de feuillage lui sert de vêtement.
De chaque côté, deux divinités ferment le cercle. D’une part, Hercule, appuyé sur sa massue ; d’autre part, assez peu lisible, Minerve.

Enfin, en bas du frontispice, la déesse de l’amour, qui occupe, au premier plan dans la gravure, la place principale : Vénus, presque nue, à demi-couchée, et tenant en sa main gauche levée un cœur enflammé. 
Près d’elle, son fils ailé, le très jeune Cupidon, dont Mars est le père, tenant l‘arc avec lequel il décochera plus tard ses flèches d’argent.

BRÈVE BIOGRAPHIE DU PÈRE PIERRE GAUTRUCHE.
Quant à l’auteur de l’ouvrage, dont on vient de parcourir le frontispice qui embellit l’édition de 1714, il s’agit de Pierre Gautruche, né le 4 avril 1602, à Orléans [Orléanais ; aujourd’hui département du Loiret] ; mort le 30 mai 1681, à Caen.
Après des études au collège des Jésuites, à Rennes, cet homme entre dans la Compagnie de Jésus, en août 1621. Après ses deux ans de noviciat effectué à Paris, Pierre Gautruche bénéficie du parcours traditionnel de formation : un an de rhétorique au collège de Rennes [1623-1624], et trois ans de philosophie, en Anjou, au collège royal de La Flèche de la Compagnie de Jésus [1624-1627].
Ordonné prêtre en 1635, il enseigne les humanités, puis la philosophie à Nevers, à Rennes, à Caen, à La Flèche. Maintenu au collège du Mont, à Caen, à partir de 1653, il y reste jusqu’à son décès en 1681. Il y enseigne la philosophie et, à partir de 1667, les mathématiques, à la suite de la création par Louis XIV d’une chaire royale de mathématiques à Caen, destinée à former les cadres de la marine.
Son premier ouvrage est : Histoire poétique pour l’intelligence des auteurs anciens [1645], traduit en latin dès 1650. Puis, en 1653, Pierre Gautruche publie, en latin, des Institutiones totius philosophiae, en quatre volumes, qui se transforment, en 1656, en Philosophiae ac Mathematicae totius institutio, plusieurs fois rééditées.
D’autres ouvrages suivront : en 1660, une Histoire sainte avec l’explication controversée de la religion ; en 1670, une Historia novarum dogmatum ; etc.

L’ÉTRANGETÉ DE L’IMAGE GRAVÉE DU FRONTISPICE.
Il y a cependant dans cette image un rien d’étrangeté. D’abord, pour un livre à mettre entre les mains des écoliers, un Bacchus en évidence célébrant les vertus du vin ; et plus encore une Vénus, véritable centre de la gravure, mollement allongée sur un tapis de nuages exhibant un cœur.

Mais justement ce cœur, c’est lui qu’il convient d’interpréter. C’est pour illustrer encore une édition de Gautruche, celle qui paraît en 1701, en 1712, en 1723, en français à Amsterdam, chez Paul Marret, qu’un tel cœur, dans une gravure tout à fait différente, est exhibé par Vénus.
C’est un cœur d’où s’échappent trois flammes. Certes les lecteurs lettrés, en voyant ce cœur enflammé reconnaitront là un attribut de Vénus, en se remémorant peut-être ces vers anciens du Roman de la Rose :
« Elle [Vénus] tint un brandon flamant/ En sa main destre, don la flame/ A eschauffé mainte dame ».
Mais nous sommes au XVIIIème siècle et non plus au XIIIème siècle. Voilà longtemps que Le Roman de la Rose n’est plus à l’ordre du jour. Mais bien plutôt ce qui occupe les sensibilités des gens du monde c’est, à partir des années 1680, la dévotion au « Cœur sacré de Jésus » lancée par les visions mystiques que rapporte la religieuse visitandine Marguerite-Marie Alacoque, dévotion approuvée par le Pape, soutenue et relayée par les Jésuites de toute l’Europe. Et l’ouvrage dont il s’agit à chaque fois [Histoire poétique] a justement pour auteur un père de la Compagnie de Jésus…

D’où, peut-être, cette sorte de glissement discret où l’on passe du monde païen au monde religieux, mais où le feu et ses flammes continuent toujours de symboliser un pouvoir transformateur. Que l’amour soit simplement humain, comme au temps du paganisme, ou plus ardant encore en ce XVIIIème siècle naissant, mystérieusement divin.
 
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